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Sans la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, il n’y aurait peut-être pas eu de Dillon en Martinique…

        La guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique (1776-1783) a eu des conséquences inattendues et méconnues pour la Martinique. Certes, la gloire de Lafayette et l’expédition commandée par Rochambeau font ordinairement croire que l’engagement français aux côtés des Insurgés indépendantistes a d’abord été terrestre, mais c’est méconnaitre que ce conflit a aussi été une guerre navale et a nécessité une importante logistique d’appui. Pour ce faire, la marine royale a fortement sollicité deux bases arrière : le Cap-Français à Saint-Domingue et le Fort-Royal en Martinique

        Qu’on imagine la rade du Cap et celle du Fort-Royal transformées en forêts de mats, qu’on se représente ces villes subitement devenues de vastes casernes ; à terre, comme il n’y a pas assez de bâtiments pour loger la troupe, on en construit en toute hâte, ou on installe des barraques en planches, voire des bivouacs, dans les habitations du voisinage ; et il est bien possible que les savanes environnantes aient aussi servi de champ de manœuvre… Bref, c’est l’effervescence, dans un climat d’improvisation et de fébrilité, pour la cause de la liberté… des colons blancs nord-américains. Le roi Louis XVI veut une revanche sur les Anglais (après la défaite de la Guerre de Sept Ans, consacrant la perte du Canada et des Indes), il va l’avoir !

En garnison en Martinique

       

Conséquence inattendue donc et toujours palpable pour la Martinique : l’ancrage dans l’île du nom irlandais Dillon. Et ce, de par l’arrivée d’Arthur comte de Dillon à la tête du régiment du même nom. Ce bel officier est issu d’une lignée de militaires irlandais acquis au courant jacobite (c’est-à-dire catholique soutenant la cause de Jacques II, que la « Glorieuse Révolution » en Angleterre avait évincé au profit du protestant Guillaume III d’Orange). S’il est lui-même né en Angleterre en 1750, Arthur de Dillon va suivre la logique de l’adhésion au roi de France, grand protecteur des jacobites. Etant devenu colonel-propriétaire du régiment fondé par son grand-père (lui-aussi nommé Arthur de Dillon), notre fringant officier se trouve engagé dans la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Conduit par l’escadre de La Motte-Piquet, il débarque au printemps 1779 en Martinique et son régiment se trouve caserné non loin du Fort-Royal, sur les terres de Laure de Girardin de Montgérald, veuve d’Alexandre Levassor de Latouche de Longpré et maîtresse du volage Alexandre de Beauharnais (pour sa part, Arthur de Dillon est l’époux de Thérèse-Lucy de Rothe). On peut penser qu’une estime réciproque ait pu cependant naître entre le colonel Dillon et son hôtesse…

        Passons rapidement sur les faits d’armes du comte de Dillon durant la guerre d’indépendance des Etats-Unis (participation à la prise de la Grenade, à l’éprouvant et dramatique siège de Savannah, aux prises de Tobago, Saint-Eustache et Saint-Christophe). Il est nommé brigadier (mars 1780), gouverneur de Saint-Christophe (1782) puis maréchal de camp en 1783. Le revoilà de passage en Martinique ; il est devenu veuf… et retrouve Laure de Girardin de Montgérald, qu’il épouse à Paris en 1785. Plusieurs filles vont naître du couple : Louise (1783-1822), Élisabeth Françoise (dite « Fanny », 1785-1836) – future épouse du général Henri-Gatien Bertrand (1773-1844) – et deux autres filles dont on ignore les prénoms mais dont existe la trace dans le registre paroissial du Fort-Royal. En effet, le 5 novembre 1788 est mentionné l’inhumation d’une fille de huit mois et, le 30 novembre 1788 celle d’une fille de quatre ans, toutes deux « filles légitimes » d’Arthur de Dillon, alors gouverneur de Tobago (en poste depuis fin 1786). On peut être surpris de la forme bien laconique de ces actes, qui conduisent à l’hypothèse suivante : Arthur de Dillon est arrivé à Tobago en décembre 1786 avec son épouse et déjà trois filles ; une quatrième nait à Tobago, mais le climat a probablement dû être difficile pour cette progéniture, si bien que le couple prend la décision de conduire les enfants dans un lieu au climat moins éprouvant, probablement en France, via un passage en Martinique durant lequel Laure de Girardin de Montgérald retrouve et inspecte son habitation sucrerie, voire d’autres domaines Girardin… Quoi qu’il en soit, deux des filles décèdent brusquement lors de ce séjour et leur mère aurait été tellement éprouvée qu’elle n’assiste même pas à l’inhumation ni ne signe le registre paroissial. On en déduit aussi que Fanny de Dillon a vécu sa toute petite enfance à Tobago ; quels souvenirs a-t-elle gardé de ce court séjour caribéen et qu’a-t-elle pu raconter à son époux, originaire du Berry et qui ne va pas connaître la Martinique avant ses 63 ans ?

Prestige de l’uniforme ?

Logiquement, selon l’usage de l’époque, les propriétés de l’épouse prennent le nom de l’époux. Cette sucrerie Girardin devient donc Dillon et l’usage va consacrer l’enracinement du nom, malgré les changements de propriétaires survenus au XIXe siècle. Faut-il y voir aussi le souvenir du passage sur ces terres du régiment du même nom, l’ancrage de l’impression martiale laissée dans les esprits ? Pour le dire autrement, le rayonnement du nom de Dillon aurait été tel que les gens sur place et les propriétaires successifs l’auraient conservé comme une sorte d’aura, d’ombre tutélaire, de je-ne-sais-quoi indéfinissable mais conférant élégance et distinction ? Du moins peut-on en avancer l’hypothèse.

        Cela étant, on retrouve le couple en France en 1789 (Arthur de Dillon a quitté le commandement de Tobago le 14 mai de cette année-là), vivant donc comme des propriétaires absentéistes. Le comte de Dillon, martiniquais d’adoption et au séjour finalement bien court dans cette île, n’en devient pas moins député de la Martinique à l’Assemblée nationale constituante, de par ses accointances avec le milieu des grands planteurs martiniquais qu’il représente (avec le juriste Médéric Moreau de Saint-Méry). S’il est acquis aux « idées nouvelles », le comte de Dillon se montre cependant – comme les autres députés coloniaux de l’époque – hostile à la promotion des « libres de couleur » et ne veut pas entendre parler d’abolition de l’esclavage…

        Sa carrière politique ne dure guère ; durant la tourmente révolutionnaire, on le voit combattre bravement à Valmy, puis dans l’armée des Ardennes ; mais il fait prêter serment à ses troupes au roi Louis XVI déchu, et les ennuis commencent ; s’il est protégé un temps par Camille Desmoulins, le vent tourne au profit de révolutionnaires plus radicaux. Arthur de Dillon propose à la Convention, en janvier 1793, un plan de débarquement et d’occupation de l’Irlande – que l’Angleterre a bien du mal à contrôler. Cependant, les tensions qui montent, ses positions modérées et de fidélité au roi, et l’instauration de la Terreur vont finir par faire du comte de Dillon un suspect aux yeux du gouvernement révolutionnaire ; il est finalement condamné à mort comme conspirateur le 24 germinal de l’an 2 (13 avril 1794) et exécuté le lendemain.

Sa veuve Laure de Girardin va, pour sa part, vivre jusqu’en 1817. La succession revient alors à Fanny de Dillon (sa sœur Louise va décéder tôt, en 1822) – mais aussi à son demi-frère et ses deux demi-sœurs, nés antérieurement au remariage de ses parents respectifs. L’affaire apparait embrouillée et grevée de dettes. Le détail des arrangements entre ayant-droits nous échappe en partie, notamment cette sucrerie Dillon ex-Girardin proche du Fort-Royal, dont on ne sait précisément quand elle est vendue, ni par qui, et ainsi échapper à la famille. Lorsque, devenu veuf, le général Bertrand se rend en Martinique (début 1837) pour se rendre compte de visu de l’état réel des propriétés qui lui sont revenues de par sa défunte épouse – et de ce qu’il faut faire pour les redresser –, la documentation disponible que j’ai pu étudier ne fait état que de l’habitation-sucrerie des Coteaux (anciennement Hook, à Sainte-Luce) et celle des Salines-Dillon (à Sainte-Anne), dans le sud de l’île.

Depuis lors, la sucrerie proche du Fort-Royal a été engloutie par l’urbanisation ; a existé cependant sur le site une rhumerie montée au XIXe siècle, jusqu’à son transfert à Saint-Pierre (reste sur place une chaîne de mise en bouteilles). Ce domaine avait échappé à Fanny, pour se retrouver dans d’autres mains, mais ceci est une autre histoire… Il n’en reste pas moins que sur le site plane encore un nom associé au caractère bien trempé des Irlandais, partis combattre au nom de la France pour la cause de la liberté des colons américains, en rêvant aussi à la leur face aux Anglais.

NB : Le nom de Dillon est relativement répandu et des confusions peuvent donc être faites entre les personnages du même patronyme. Précisons qu’un Arthur-Richard Dillon (1721-1806), oncle de notre Arthur comte de Dillon, a été évêque de Toulouse puis archevêque de Narbonne. On trouve aussi un frère d’Arthur, Edouard de Dillon, colonel (en second ?) du régiment de Dillon en 1780, et plusieurs autres frères Dillon servant dans le régiment des volontaires étrangers de Lauzun durant la guerre d’indépendance des Etats-Unis… Quant au marin Peter Dillon, découvreur du naufrage de l’expédition de Lapérouse à Vanikoro, il a affirmé être né à la Martinique – le 15 juin 1788 selon ses dires – mais on n’a que sa version, et le lien avec la lignée d’Arthur comte de Dillon reste à établir.



Jean-Louis DONNADIEU

Conseil scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

 

Pour aller plus loin :

Registre paroissial du Fort-Royal (1788)

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/osd.php?territoire=MARTINIQUE&commune=FORT%20ROYAL&annee=1788

Dossiers Dillon aux Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM) : COL E 134

Accès direct à celui d’Arthur de Dillon :

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ir?referer=nominatif&q=&ir=FRANOM_00019&persname_authfilenumber=8620

CLARKE DE DROMANTIN (Patrick), « Heurs et malheurs des troupes jacobites au service de la France au XVIIIe siècle », Revue historique des armées n°253, 2008, 28-42.

https://journals.openedition.org/rha/4433

DE GAISSART (B), « La naissance, le mariage et la mort de Fanny Dillon, Comtesse Bertrand », Revue du Nord, 1967, pp. 333-341

https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1967_num_49_193_2619

NARDIN (Jean-Claude), « Tabago, Antille française », Annales des Antilles n°14, 1967

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