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Durant son séjour (fin des années 1830), le général d’Empire Henri-Gatien Bertrand n’a pas manqué de s’intéresser à la défense de la Martinique. L’île lui paraissait trop vulnérable, comment mieux la défendre ?

 

Si le général Bertrand a séjourné en Martinique pour raisons personnelles, il s’est aussi intéressé, en bon militaire, à la défense de la colonie. Ses archives contiennent un mémoire pointant les défaillances du dispositif de défense selon lui, et des suggestions pour mieux faire face à une menace toujours possible. Le voici publié.

Remarque : cet article parait simultanément dans la Revue de l’Académie du Centre (histoire et patrimoine de l’Indre), Châteauroux, décembre 2021, sous le titre « L’ombre de l’Aigle sur la Martinique, ou comment défendre cette île selon le général Bertrand »

          Du général Henri-Gatien Bertrand (1773-1844), fidèle d’entre les fidèles de l’empereur Napoléon 1er, on n’a su pendant longtemps que de fort loin l’épisode martiniquais survenu sur le tard de sa vie. On sait cependant que, devenu veuf de son épouse Fanny Dillon, héritière de deux sucreries en Martinique, il va se rendre – la soixantaine bien sonnée – dans cette île de la Caraïbe et va y effectuer deux séjours (le premier de janvier 1837 à juillet 1839, soit deux ans et demi, le second de novembre 1842 à juin 1843, soit huit mois) pour se rendre compte de visu de l’état de ces propriétés et les redresser. Il ne se prive pas non plus, de par son tempérament d’homme d’ordre et d’organisation, de noter maints aspects de la vie quotidienne de la société coloniale encore esclavagiste, ni des difficultés économiques que traverse l’économie sucrière[1].

          Il est cependant, de toute la documentation martiniquaise du général Bertrand, un document qui tranche complètement de ses notes sur la vie quotidienne de la colonie ou des correspondances diverses qu’il avait conservées d’avec les élites de la Martinique ou des îles voisines, document publié en intégralité dans cet article : il s’agit de son regard sur la défense militaire de l’île[2].

          On y retrouve les traits de caractère qui ont toujours été les siens : sobriété, clarté du propos ne s’encombrant pas de détails, franc-parler sur la situation et souci d’améliorer l’existant. Il mesure toute la vulnérabilité du lieu, surtout qu’un passé relativement récent avait fait de la Martinique une proie tentante puisqu’à trois reprises (en 1762-63 – durant la Guerre de Sept Ans –, puis en 1794-1802 – durant la Révolution, et encore en 1809-1814 – durant les guerres impériales) les Anglais l’avaient occupée.

          Comme Bertrand l’indique dans ses notes, la baie de Fort-Royal (Fort-de-France aujourd’hui) constitue un excellent mouillage. Notre général a eu vite fait de comprendre qu’elle ait pu susciter la convoitise de la Royal Navy, citant le mot de l’amiral Alexander Cochrane qui œuvra à sa prise par les Anglais en 1809. On sait moins le rôle que le port du Fort-Royal joua (avec celui du Cap-Français à Saint-Domingue – Cap-Haïtien aujourd’hui) lors de la guerre d’indépendance des futurs Etats-Unis (et, pour les Espagnols, le port de La Havane) ; rappelons que l’intervention franco-espagnole ne fut pas seulement terrestre, mais aussi navale, et que cet appui maritime permit d’emporter la décision et ainsi parvenir à ce que les colonies insurgées contre le pouvoir britanniques deviennent les Etats-Unis. Quant à l’allusion en début de document sur la perte du Canada (1763) au profit de la conservation de la Martinique et de la Guadeloupe, il s’explique par le contexte de l’époque, la couronne française étant d’abord soucieuse des intérêts économiques du royaume et fort peu visionnaire en géopolitique : aux yeux de Versailles comme des milieux du grand négoce, les « arpents de neige » et les fourrures de la Nouvelle-France ne pesaient pas lourd face au pactole qu’assuraient le sucre et le café des colonies caribéennes.

 

Bertrand, « coqueluche » des élites de l’île

 

          Quelques mots quant aux circonstances de la réaction de ce document : si Henri-Gatien Bertrand séjourne en Martinique à titre privé, et même si ses propriétés sont excentrées – tout au sud de l’île – par rapport aux villes principales du Fort-Royal (Fort-de-France aujourd’hui) et de Saint-Pierre, sa réputation le précède. Général d’empire, grand maître de cérémonie de la maison impériale, intime de l’Empereur pour l’avoir accompagné à Sainte-Hélène[3], ancien directeur de l’Ecole polytechnique…, il était tout le contraire d’un habitant[4] ordinaire, dans une île qui avait vu naître l’impératrice Joséphine. Homme d’expérience et autorité morale, c’est donc sans surprise que les documents subsistants nous le montrent en relations avec les élites de la colonie (gouverneurs, notables, colons éclairés). Et ce d’autant plus qu’il ne fait pas que s’intéresser à ses propriétés, loin s’en faut. Bertrand s’informe sur maints autres sujets, notamment les questions agricoles et sociales, et s’identifie si bien aux producteurs de sucre de canne qu’il va faire publier à Paris, en 1838, un livre dénonçant un système fiscal avantageant le sucre de betterave de façon déloyale à ses yeux[5].

Durant ce séjour, il va aussi avoir l’occasion de se rendre compte du l’importance du relief de l’île (très prononcé dans la moitié nord), de l’état général des routes[6], tout comme de l’appréhension par les autorités et les habitants – dans le contexte d’une société esclavagiste et raciste – des risques d’émeutes (crainte des révoltes d’esclaves – il y en avait déjà eu par le passé – mais aussi de violences entre blancs et mulâtres, qui se sont aussi parfois produites) ; sans oublier que cette société était traversée par les débats sur l’abolition de l’esclavage, encore à venir. Gageons que le général Bertrand n’a eu par ailleurs aucune peine à prendre connaissance des dispositifs militaires existants – même s’il n’a pas pu se déplacer partout, comme il le reconnaît dans son rapport – et qu’il n’a pas rencontré d’opposition pour venir inspecter les fortifications du Fort-Royal, à savoir le fort Saint-Louis – bâti sur un promontoire défendant directement l’accès à la rade – ainsi que le fort Bourbon (fort Desaix aujourd’hui) qui surplombe l’ensemble, pièces maîtresses du dispositif de défense de la rade. Peut-être même a-t-il été sollicité pour ce faire ? Lors de la rédaction de son rapport, cela faisait un an et demi déjà que le général Bertrand était présent dans la colonie. Il est manifeste en tout cas que sa « note sur la défense de l’île Martinique » était destinée à remonter en haut lieu, puisqu’il en a adressé copie au gouverneur du moment.

 

Renforcer le dispositif de défense

 

          Le regard du général Bertrand apparait méthodique, et ses conclusions sans fard. Ses propositions d’amélioration concernent tout à la fois le renforcement du bâti existant que la continuation de l’amélioration des routes, sans oublier la réorganisation des moyens mobilisables en hommes, leur formation, leur mobilité tout comme leur promotion. Le tout devant permettre de mieux faire face à une éventuelle menace de débarquement… ou garantir le maintien de l’ordre.

          Je laisserai à plus expert que moi le soin de mesurer la pertinence des vues que le vieux général proposait, n’étant pas historien de la chose militaire ni architecte, et n’ayant pas visité les fortifications décrites[7]. En tant que tel, le rapport Bertrand de 1838 gagne cependant à être connu car il constitue un document qui est à la fois un diagnostic de l’état de défense de la Martinique à cette époque mais aussi un lamento sur le manque d’intérêt de la lointaine métropole pour une île pourtant loin d’être négligeable, tant pour son économie que sur le plan géostratégique. Le vieux général savait fort bien que les guerres révolutionnaires et napoléoniennes avaient mis à mal l’empire colonial d’Ancien Régime (perte de Saint-Domingue, de Sainte-Lucie, de Trinidad-et-Tobago, de l’île de France – Maurice –, de Rodrigues, des Seychelles…). Pour Bertrand, il importait donc de conserver fermement ce qui restait des possessions françaises ultramarines (tandis que, parallèlement, la France amorçait la construction d’un nouvel empire colonial, notamment par l’occupation de la côte nord-africaine). Dans le cas martiniquais, on a donc sous sa plume une sorte « d’arrêt sur image » qui permet d’en savoir un peu plus sur l’histoire militaire de cette île et de son dispositif de défense à l’époque.

          Le général Bertrand ne va plus être de ce monde lorsque des travaux ont été entrepris (en 1848) afin de remédier aux faiblesses qu’il avait constatées. De même que s’il pensait l’abolition de l’esclavage inévitable à terme, il ne va pas la voir effective, lui qui était fort prudent en la matière et pensait à un plan très graduel d’émancipation (qu’il ne semble pas avoir appliqué sur ses propres domaines, mais ceci est une autre question).

 

Jean-Louis DONNADIEU

Conseil scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

 

 

 

Document

[feuillet 1] Note sur la défense de l’île Martinique

 

Le traité qui termina la guerre de Sept Ans, nous ayant enlevé le Canada et les beaux ports de ce pays, le cabinet de Versailles comprit de quelle importance devenait pour notre marine la belle rade du Fort-Royal, si heureusement détenue dans les mers de l’Atlantique. Il fit lever le plan de l’île Martinique et construire le fort Bourbon destiné à protéger cette rade des attaques par terre, tandis que le fort Saint Louis, l’islet à Ramiers, les batteries de la pointe des Nègres et de l’intérieur de la rade, la défendraient contre une attaque par mer.

 

Fort Bourbon

Lors de leur dernière occupation de la colonie, les Anglais ont détruit les escarpes du fort Bourbon. Mais toutes les contrescarpes existent encore ainsi que le massif du parapet et les bâtiments.

Le front d’attaque qui est bien déterminé par les localités est pourvu d’une lunette dont l’escarpe et la contrescarpe en maçonnerie sont intacts ainsi que la galerie souterraine qui sert de communication [feuillet 2] de la lunette au fort. Les galeries de mines du front d’attaque seraient à peu de frais remises en état.

Le fort renferme plusieurs constructions qui sont bien entretenues.

Un vaste bâtiment, dont le premier étage est occupé par des chambres d’officiers bien aérées et fort convenables, a au rez-de-chaussée dix logements casematés pouvant contenir chacun 50 hommes, et cent en y pratiquant des sous-pentes. En détruisant deux de ces abris à servir de magasins pour les vivres, on logerait à l’aise huit cents hommes dans les huit autres casemates, et au besoin on en abriterait davantage, surtout aussi longtemps qu’on conserverait les communications avec la ville et le fort Saint Louis, dans lequel on ferait évacuer les malades et les blessés.

Une caserne ayant un rez-de-chaussée et un étage, avec galerie en bas et en haut, peut loger environ 500 hommes, un pavillon pour le commandant, un magasin à poudre à l’épreuve de la bombe, deux fours également à l’épreuve, une citerne aussi à l’épreuve, [feuillet 3] une autre citerne et un lavoir dont l’eau est amenée par un aqueduc.

Deux entrées voutées avec corps de génie du magasin à l’épreuve.

Dans l’intérieur quelques petits magasins pouvant recevoir des vivres ou des poudres.

On peut évaluer ce qui existe au fort Bourbon à six millions au moins.

On est porté à croire qu’avec deux millions on mettrait le fort dans un état respectable. En attendant que les escarpes soient relevées, on pourrait planter leur pied avec des arbustes épineux qui formeraient un obstacle d’une bonne défense. On pourrait se servir du logement casematé pour faire un réduit de la partie du fort la moins exposée aux attaques.

 

Fort Saint-Louis

Le fort Saint Louis, avantageusement situé pour défendre l’intérieur de la rade, est généralement en bon état. Il est pourvu d’un magasin à poudre et de beaucoup d’excavations pratiquées dans le rocher qui fourniraient des abris pour les hommes et pour les vivres.

Le capitaine Labarrère a fait le projet d’un logement casematé qui formerait un réduit à [feuillet 4] l’extrémité du fort la plus avancée dans la rade, laquelle est presque inattaquable. Cette caserne défensive coûterait environ cent mille écus.

On pourrait escarper à peu de frais certaines parties du fort qui en sont susceptibles. On pourrait aussi améliorer le front d’attaque sur la caserne mais ce travail n’est pas urgent.

 

Port de la Trinité

Le port en temps de guerre est fort utile, étant d’un abord plus facile pour les bâtiments qui arrivent de France que les ports de Saint-Pierre et du Fort-Royal de la côte opposée. Une redoute située à l’extrémité d’une langue de terre mais qui malheureusement est dominée d’assez près, protégerait ce port.

 

Mouillages du Galion et du Robert

Les havres du Galion et du Robert offrent des mouillages pour les vaisseaux de tout bord, je n’ai point visité ces côtes mais il parait qu’on pourrait défendre l’entrée des principales passes qui sont en avant de ces mouillages, et qui seraient en même temps fort avantageux pour le cabotage.

 

En résumé, on croirait convenable de dépenser deux à 3 millions pour [illisible], savoir 2 millions pour le Fort Bourbon, 3 à 400 000 frcs pour le fort Saint Louis, 5 à 600 mille sur la côte.

 

[feuillet 5]

Routes

Un des travaux qui importerait le plus à la sécurité de la colonie en temps de paix, à la sûreté en temps de guerre, serait l’achèvement des routes commencées il y a quelques années seulement par les soins du capitaine Tabard, dont une grande partie est déjà exécutée et facilite les communications intérieures si précieuses en tout pays, même dans une île où les communications par mer ont tant d’avantages.

Il n’est peut-être pas de paroisse, d’habitation à laquelle on ne puisse arriver de Saint-Pierre ou du Fort-Royal en huit ou neuf heures de marche s’il y avait des routes ouvertes. En cas d’émeute ou de débarquement, il serait très avantageux de pouvoir en quelques heures porter partout où besoin serait 5 à 600 hommes qui, arrivant à temps, pourraient prévenir des malheurs.

 

[feuillet 6] Quelques compagnies de chasseurs de montagne, quatre ou six, dont 2 ou 3 à Saint-Pierre, et autant au Fort-Royal, composées comme la compagnie qui existe à présent d’hommes du pays, qu’on pourrait choisir, qui auraient de l’avancement, de l’avenir, seraient fort cotées. Elles résisteraient mieux aux fatigues, aux marches, au climat que des troupes formées du continent et coûteraient probablement moins.

Tout compensé, les hommes connaîtraient bien le pays, les chemins, domineraient le moyen de ménager les troupes réglées et rendraient beaucoup de services.

 

Des rengagements

Si on facilitait les rengagements, il y aurait une moindre consommation d’hommes, et économie pour le trésor, on pourrait conserver des sous-officiers et des soldats plus expérimentés. Il paraîtrait qu’en veillant à l’exécution des règlements pour le choix des grenadiers et des voltigeurs on parviendrait plus aisément à ce but.

 

Au Fort-Royal, le 30 août 1838

 

[feuillet 7] Qu’il me soit permis de terminer par une réflexion. A l’aspect de cette immense rade de Fort-Royal, que l’Angleterre achèterait à un si haut prix, dont l’amiral anglais qui s’en empara dans la dernière guerre disait que cette magnifique rade manquait à la puissance de la Grande-Bretagne, on s’étonne de l’insouciance de notre patrie, et que notre gouvernement depuis plus de vingt ans que nous sommes rentrés en possession de la Martinique, n’ait encore rien fait pour relever les murs du fort Bourbon et assurer cette intéressante colonie contre l’invasion étrangère.

 

Au Fort-Royal, 30 août 1838

 

Laissé une copie à M. l’amiral de Moges[8]

 

Cote : ANOM, 183 APOM

 

 

Entrée de la baie de Fort-de-France (par le sud-ouest) (photo J-L Donnadieu)

 

Îlet à Ramiers (sud-ouest de la baie de Fort-de-France). Les bâtiments militaires sont encore visibles (photo J-L Donnadieu)

[1] Voir DONNADIEU (Jean-Louis), « Quand le général Bertrand était colon en Martinique (1837-1839) », Châteauroux, Revue de l’Académie du Centre, année 2016, p. 82-103 (article mettant l’accent sur les affaires familiales et les observations sur les esclaves), et « Il est urgent d’attendre : le regard du général Bertrand, propriétaire sucrier en Martinique, sur l’abolition de l’esclavage (1837-39) », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe n°180, mai-août 2018, p. 13-25 (article davantage orienté sur les questions économiques et les enjeux de l’abolition).

[2] Document conservé aux Archives nationales d’outre-mer d’Aix-en-Provence (ANOM, 183 APOM). L’écriture en est généralement soignée et lisible. Il est cependant quelques rares passages raturés ou retouchés qui en rendent la lecture aléatoire, comme indiqué dans la transcription. Que le lecteur veuille bien me pardonner ces petites lacunes.

[3] Auteur de Cahiers de Sainte-Hélène (publication posthume).

[4] Au sens de propriétaire d’une habitation, autrement dit d’une propriété agricole produisant des cultures tropicales à exporter (sucre, café, indigo…).

[5] Sur la détresse des colonies françaises en général, de l’île Martinique en particulier, et de la nécessité de diminuer la taxe exorbitante établie sur le sucre exotique, Paris, Firmin Didot, 1838.

[6] Pendant des décennies, il a été plus facile de se déplacer par cabotage, en suivant la côte, que par voie de terre.

[7] Les forts Desaix et Saint-Louis appartiennent toujours au domaine militaire. Pour la petite histoire, durant la Seconde Guerre mondiale, une partie de l’or de la Banque de France fut cachée au cœur du fort Desaix (une autre partie ayant été gardée à Kayes, au Mali, alors Soudan français).

[8] Contre-amiral Alphonse de Moges, alors gouverneur de la Martinique de 1838 à 1840 ; il venait de succéder à Claude Rostoland, gouverneur intérimaire en 1838 après le départ du gouverneur Mackau.

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