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Henri-Gatien Bertrand (1773-1844), fidèle d’entre les fidèles de l’empereur Napoléon 1er, a vécu en Martinique à la fin des années 1830 et au début des années 1840. Les notes qu’il y a prises révèlent des surprises.

Rien ne prédestinait Henri-Gatien Bertrand (1773-1844), natif du Berry – province du centre de la France – et devenu général durant le Premier Empire (et même Grand maréchal du palais, donc responsable de la Maison impériale) à séjourner en Martinique sur le tard de sa vie. Mais il s’est marié à Françoise-Elisabeth (dite Fanny) Dillon, lointaine cousine de l’impératrice Joséphine, et héritière d’habitations-sucrerie lui venant de ses parents (le comte Arthur Dillon et sa mère Marie-Françoise de Girardin de Montgérald).

En 1817, année du décès de sa belle-mère, le général Bertrand se trouve avec son épouse et ses enfants à Sainte-Hélène, ayant accompagné Napoléon 1er dans son exil (il va du reste prendre de nombreuses notes sur les dernières années de l’empereur déchu). Revenu en France à la suite du décès de Napoléon, vient alors le temps de régler une succession antillaise qui semble avoir été passablement embrouillée (d’autant que Fanny Dillon a un demi-frère et deux demi-sœurs, nés antérieurement au mariage de ses parents), et qui plus est grevée de dettes. Les époux Bertrand parviennent semble-t-il à démêler l’écheveau et à apurer le passif. Mais, devenu veuf en 1836, Henri-Gatien Bertrand va alors vouloir se rendre sur place et connaître de visu l’état des propriétés qui lui reviennent en dernier ressort, lui qui n’a pour le moment qu’une connaissance livresque – pour ne pas dire notariale et comptable – des choses.

Un aspect de la vie de Bertrand longtemps méconnu

          Le général Bertrand va séjourner à deux reprises en Martinique. Non pas en tant que gouverneur, comme on le voit écrit parfois, mais seulement à titre privé, pour s’occuper de ses affaires personnelles.

          Il va effectuer un premier séjour de 1839 à 1839. Puis, appelé à assurer le retour des cendres de l’Empereur de Sainte-Hélène à Paris, il quitte la Martinique pour y revenir fin 1842 et y rester quelques mois. A la mi-1843, il embarque pour une importante tournée aux Etats-Unis. Il ne reviendra plus en Martinique, décédant en France en 1844 (il repose aux Invalides, au côté de Napoléon 1er).

          Bertrand résidait principalement sur l’habitation des Salines, à l’extrême-sud de l’île, sise sur le territoire communal de Sainte-Anne. Mais n’étant pas un personnage ordinaire, il va avoir ses entrées partout, fréquenter les plus hautes autorités militaires et civiles de l’île, devenant probablement la « coqueluche » des cercles éclairés (blancs ?). Sans compter qu’il va entretenir une certaine correspondance non seulement avec ces milieux plus ou moins « avancés », mais aussi avec des Français établis dans d’autres îles caribéennes. Il s’intéresse de près à l’évolution des choses, tant les questions agricoles que, bien sûr, la question de l’abolition de l’esclavage, qu’il estime inéluctable mais qu’il faut préparer.

Un abolitionniste très prudent

          Etant par tempérament un homme de dossiers, au jugement pragmatique, Bertrand accumule donc avis et renseignements divers – une belle documentation qui n’a pas encore été complètement exploitée. Il sait aussi observer et prend des notes précieuses, longtemps inédites (le tout est conservé aux Archives Nationales d’Outre-Mer). Ses notes relatives aux esclaves et à la question de l’abolition ont fait l’objet d’un article que j’ai tenu à faire paraître – en 2016 – dans la Revue de l’Académie du Centre (société savante de l’Indre) pour des raisons de sensibilisation du public local, en vue d’enraciner ce lien longtemps méconnu entre la Martinique et le Berry, une province lointaine – en apparence – du monde ultramarin : c’est l’article qui vient en accompagnement de cette présentation (« Quand le général Bertrand était colon en Martinique… »).

          Le général Bertrand regarde la société coloniale de l’époque de façon très pragmatique. Bien sûr, il est imbu – comme bien d’autres à l’époque – de la supériorité de l’Europe sur le reste du monde, mais il voit dans les esclaves des hommes et croit fondamentalement dans le progrès humain. Il est à signaler qu’à partir des portraits de certains esclaves retrouvés dans ses notes, l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe a réussi à retrouver l’origine de deux familles martiniquaises (voir lien en référence). Par ailleurs, Bertrand va concevoir un plan d’abolition très graduel… et resté théorique.

          Henri-Gatien Bertrand décède en 1844, sans voir l’aboutissement final du processus lentement amorcé, et sans voir que les esclaves vont être partie prenante – et non pas seulement bénéficiaires – des événements, un scénario qu’il n’avait certainement pas prévu.

Jean Louis Donnadieu

Conseil Scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

Références (sitographie)

Familles martiniquaises retrouvées à partir des notes de Bertrand :

https://www.geneanet.org/archives/releves/publi/publication/ghc/articles/2017-art05.pdf

Sur les aspects économiques traités par Bertrand dans ses notes :

« Il est urgent d’attendre : le regard du général Bertrand, propriétaire sucrier en Martinique, sur l’abolition de l’esclavage (1837-39) », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe n°180, mai-août 2018, p. 13-25 (communication lors de la journée d’étude sur l’abolition de la traite, Saint-Claude, Guadeloupe, 6 décembre 2017) ;

https://www.erudit.org/fr/revues/bshg/2018-n180-bshg04086/1053527ar/

Sur le site du château de la Malmaison (propriété de l’impératrice Joséphine) :

Sujet résumant les grands aspects du séjour du général Bertrand et inclus dans un dossier consacré à l’esclavage (avec une affaire ayant eu lieu au domaine de la Pagerie – signé Christophe Pincemaille – et un autre article sur la comparaison de trois tableaux quasi-contemporains) :

« Maître d’esclaves malgré lui : le général Bertrand en Martinique (1837-1843) », site en ligne du Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, Dossier : « Rompre avec un silence : Joséphine et l’esclavage » mis en ligne le 7 mai 2020 (dans le cadre de la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions). Lien direct de l’ensemble :

https://musees-nationaux-malmaison.fr/chateau-malmaison/evenement/c-rompre-avec-un-silence-josephine-et-lesclavage

Sur l’enracinement progressif du lien Martinique-Berry

Un article de La Nouvelle République du Centre Ouest (édition de l’Indre) en date du 10 mai 2021 :

https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/chateauroux-quand-le-general-bertrand-pronait-l-abolition-de-l-esclavage

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