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On cite souvent de lui la classification raciale en vigueur dans la société coloniale, mais ce chroniqueur, tout en étant le reflet de son époque, a laissé une œuvre indispensable pour connaitre le passé de la Caraïbe.

          « D’un blanc et d’une négresse vient un mulâtre, d’un blanc et d’une mulâtresse vient un quarteron… ». La liste des nuances de café et de lait semble interminable et témoigne clairement de la vision raciale (on catégorise) et raciste (on hiérarchise les catégories) de la société esclavagiste coloniale des Antilles du XVIIIe siècle. Son auteur – mais pas son inventeur, il ne fait qu’être le miroir de son temps – s’appelle Médéric-Louis-Elie Moreau de Saint-Méry ; il l’inclut dans les premières pages de sa monumentale Description… de la partie française de l’île Saint-Domingue, parue en 1797.

          Ce serait cependant très réducteur de résumer l’homme et son œuvre à cette fameuse liste. Car tout chercheur qui se penche sur l’histoire des Antilles tombe très vite sur le nom de Moreau de Saint-Méry ; en effet, ses écrits et la documentation qu’il a réunie sont des sources systématiquement consultées et citées dès qu’il s’agit de se pencher sur l’histoire et la géographie d’antan de la Caraïbe, tant elles sont précieuses. Précisons aussi que notre homme est tellement associé à la connaissance de Saint-Domingue qu’on en oublierait qu’il est natif de la Martinique. Essayons donc de nous pencher plus avant sur le personnage.

 

Ambitieux avocat au Cap-Français

 

          Moreau de Saint-Méry serait-il d’origine poitevine ? C’est possible, sans qu’on en soit assuré. Ce qui est certain, en revanche, c’est que ses ascendants se retrouvent en Martinique vers le milieu du XVIIe siècle. On a affaire à un milieu de juristes, de magistrats, de notables soucieux de culture et de lectures. Lorsqu’il nait – au Fort-Royal – en 1750, le petit Médéric-Louis-Elie arrive au sein d’une famille liée à la plupart des autres grandes familles martiniquaises ; et si des revers de fortune n’en font pas un milieu opulent, la soif intellectuelle est intacte. Le jeune homme, doué d’une puissance de travail considérable et d’une insatiable curiosité – bien dans l’esprit de ce siècle de « Lumières » -, a la chance de poursuivre de solides études à Paris, où il devient bachelier en droit en 1771, et avocat au Parlement en 1772. Il bénéficie aussi de recommandations pour, après un court passage en Martinique, s’installer comme avocat à Saint-Domingue, alors considérée comme la plus riche colonie du monde, lieu de toutes les promesses pour un ambitieux jeune homme comme lui. Le voilà en 1775 au Cap-Français (port dont la taille équivalait à celle de Boston, à l’époque), associé à maître Pierre-Joseph Laborie, qui lui met le pied à l’étrier ; cet avocat n’est pas n’importe qui : doyen du barreau du Cap et par ailleurs propriétaire d’une grande caféière au Borgne (nord de la colonie)[1].

On sait que l’insertion sociale de Médéric Moreau de Saint-Méry au Cap-Français est spectaculaire, devenant un avocat en vue et une personnalité dont la compagnie est recherchée. Ses activités dans la franc-maçonnerie (il a été président de la loge de Saint-Jean-de-Jérusalem écossaise au Cap) lui ont certainement facilité bien des entrées, même s’il ne faut pas croire que les portes s’ouvrent systématiquement sur son passage : l’administration lui refuse en 1777 le poste de procureur du roi à la juridiction du Cap qu’il convoitait, et en 1779 c’est un poste de juge au Fort-Royal de la Martinique qui lui passe sous le nez, sans qu’on en connaisse la raison précise. Cela étant, esprit très curieux et pragmatique, notre avocat accumule déjà de la documentation sur Saint-Domingue et s’aperçoit vite d’un manque, celui d’une compilation des décisions judiciaires prises dans la colonie depuis sa fondation. De fait, il se met à rassembler à tour de bras notes et relevés, aidé par quelques collaborateurs bien placés. A vrai dire, les autorités royales pensaient depuis longtemps à ce genre d’ouvrage, et un juriste (créole de Saint-Domingue), Emilien Petit, avait déjà apporté une réponse partielle par son Traité sur le gouvernement des esclaves, paru à Paris en 1777. Il allait cependant revenir à Moreau de Saint-Méry de proposer une somme bien plus large, les Loix et constitutions des colonies françaises de l’Amérique sous le vent. Première étape d’une œuvre appelée à être plus vaste encore.

 

Entre Saint-Domingue et la France

 

          On le voit arriver à Paris en 1783, marié (au Cap) depuis 1781 à Louise Catherine Milhet, fille d’un ancien capitaine d’infanterie en Louisiane ; ses deux beaux-frères sont Louis Baudry de Lauzières, un autre avocat en vue – et grand propriétaire –, et l’important médecin du roi Charles Arthaud, affilié à plusieurs sociétés savantes et académies ; tous deux vont d’ailleurs être de futurs fondateurs du Cercle des Philadelphes du Cap-Français, très importante société savante créée en 1785. Décortiquer par le menu les relations, recommandations et appuis dont bénéficie Moreau de Saint-Méry peut être fastidieux, toujours est-il qu’il va évoluer dans le royaume de France au milieu des cercles politiques et savants de première importance à la veille de la Révolution. La souscription lancée par notre personnage permet la parution des six tomes des Loix et constitutions… entre 1784 et 1791. Entre-temps, il n’a pas oublié de se faire nommer conseiller au Parlement du Cap et est repassé par Saint-Domingue en 1787 « prendre la température » d’une colonie dont les élites de la plantocratie et du monde juridique se remettent à objecter contre une administration royale trop lourde et trop rigide à leurs yeux. Moreau de Saint-Méry en profite pour visiter l’ouest et le sud de Saint-Domingue – qu’il ne connaissait pas auparavant – et continue, toujours aidé, de rassembler notes et documents pour un autre projet qu’il caresse…

 

Député de la Martinique

 

          La Révolution éclate et le voilà, lui l’intellectuel, l’homme de dossiers et de recherches, propulsé dans une arène politique qu’il appelle de ses vœux et craint tout à la fois, ce qui indirectement va retarder son travail de juriste (un septième volume des Loix et constitutions… restera à l’état de projet). Ses relations le rendent proche des cercles coloniaux (représentants des grands propriétaires) actifs à Paris. Il va se retrouver (octobre 1789) député de la Martinique – élu par le Comité des propriétaires des colonies résidant à Paris – à l’Assemblée nationale constituante, l’autre représentant de l’île étant Arthur, comte de Dillon. Autrement dit il s’agit une cooptation entre pairs. En tant que parlementaire, il est partisan de l’adaptation des lois aux réalités coloniales, et non à des ordres dictés de la métropole, et il n’a rien d’un militant de l’abolition de l’esclavage. Il fait partie de ceux qui temporisent, sinon freinent les velléités de changement. Ses ardeurs révolutionnaires sont modérées, il penche – comme beaucoup à cette époque – pour une monarchie constitutionnelle à l’anglaise. Conséquence : au fur et à mesure que la fièvre révolutionnaire enfle, il se sent de moins en moins à l’aise dans une France où de graves tensions s’installent. La République proclamée et le roi guillotiné, le pouvoir passé aux mains des Montagnards, il a raison de craindre pour sa vie et celle de ses proches, et s’embarque le 15 octobre 1793 au Havre, à destination de New York, accompagné notamment de son fils Narcisse (11 ans) et d’une quarteronne de 15, Louise-Jeanne, fille de la mulâtresse Marie-Louise Laplaine, sur laquelle nous reviendrons plus loin.

          De New York, il va à Norfolk, et de là à Philadelphie, où il espère s’installer comme libraire avec un associé. L’affaire n’est pas une franche réussite. En revanche, c’est aux jeunes Etats-Unis qu’il publie (par souscription) une première somme : la Description… de la partie espagnole de l’île Saint-Domingue (1796), qui rencontre un succès d’estime. Après l’écriture d’un mémoire sur la danse, il met la dernière main à son œuvre majeure, déjà empreinte de nostalgie – car ce monde s’effondrait sous les coups de butoir d’une révolution haïtienne en marche –, la fameuse Description… de la partie française de l’île Saint-Domingue, qui parait en 1797 (par souscription).

Bien dans l’esprit de son temps, Moreau avait beaucoup rassemblé et accumulé des informations de toute nature, sans les mettre en perspective ni les questionner à des fins historiques, mais la masse ainsi construite devait se révéler une inépuisable mine de connaissances.

 

Un intellectuel égaré en politique

 

          En 1798, Médéric Moreau de Saint-Méry revient en France, fort de l’appui de Talleyrand et de l’amiral Bruix (natif du Fort-Dauphin, à Saint-Domingue). Le voilà de nouveau introduit auprès des cercles politiques et savants français, où il peine à retrouver ses marques jusqu’à ce qu’il obtienne en 1800 un poste de résident de la république française à Parme. Il était cependant dit que notre homme se trouvait davantage à l’aise dans les cabinets ministériels et les salons mondains que dans un territoire italien qui acceptait mal l’autorité française… et qu’il ne savait pas prendre en main. Il faut l’intervention brutale du général Junot en 1806 pour remettre de l’ordre à une agitation que Moreau n’avait pas su prévenir ni calmer. Si bien qu’il tombe en disgrâce auprès de Bonaparte et finalement vit ses dernières années à Paris, en marge et plutôt dans la gêne, revenu à ses chères études – il a avec lui toute sa documentation : livres, plans, gravures, mémoires divers et variés…. Moreau de Sain-Méry traverse l’Empire, connait la Restauration, a aussi appris l’indépendance dans les convulsions de sa chère Saint-Domingue (qu’a-t-il donc pensé de tout cela ?). Il décède finalement en 1819.

 

Une face cachée

 

Voilà brossé, à grands traits, le portrait somme toute déjà bien connu du personnage. Il est cependant un aspect longtemps caché, celui de l’homme en contradiction avec certains des aspects les plus rigides de son époque. Déjà dans sa Description… de la partie française de l’île Saint-Domingue, il exprime son admiration pour l’affranchi Jean Jasmin Thoumaseau (dit aussi Aloou-Kinson) et son épouse Jacqueline, fondateurs au Cap d’un hôpital pour les libres de couleur indigents (avant cela, rien n’existait d’un point de vue médical pour cette catégorie de personnes). Le Cercle des Philadelphes envisageait d’offrir une médaille d’honneur en or à Jean Jasmin pour ses services, mais les autorités coloniales s’y opposèrent, ce qui indigna notre chroniqueur (« C’est ainsi que des idées étroites deviennent un obstacle aux meilleures vues » n’hésite-t-il pas à écrire, tome 1, p. 414). Il nous avait habitué à être bien plus déférent envers l’autorité coloniale, mais là l’injustice devait être trop forte, même à ses yeux.

Et puis, il y a de sa part l’entorse cachée aux « convenances », que l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe a patiemment débusqué. Car qui était donc cette Jeanne-Louise dite Aménaïde Laplaine, quarteronne, fille de la mulâtresse Marie-Louise Laplaine (qui avait été au service domestique de Moreau de Saint-Méry durant cinq ans), baptisée au Cap-Français le 12 octobre 1778 ? Le père n’est pas présent ni mentionné dans l’acte de baptême, le parrain est un homme de loi en vue (Guillaume Deshayes de Sainte-Marie) et la marraine est Marie-Jeanne Trévan, épouse de Louis-Nicolas Dumesnil, ancien procureur du roi. Voilà un accompagnement qui est fort curieux pour une « simple » quarteronne, et conduit à penser que Médéric Moreau de Saint-Méry était bel et bien le père, mais que les convenances de l’époque le conduisaient à cacher le fait, ne serait-ce parce que les cercles francs-maçons admettaient mal que leurs membres soient ainsi en ménage avec des femmes de couleur (affaire Pescay, 1770), et aussi, voire surtout, parce qu’il lui fallait penser à la suite de sa carrière : ses échecs en 1777 et 1779 seraient-ils en lien avec ce que la société coloniale considérait à tout le moins comme une inconvenance, et qui se serait quand même ébruitée ? On n’a pas la réponse, mais la question peut être posée. Face au préjugé de couleur, il lui fallait cacher le chemin de traverse qu’il avait pris un temps, avant de faire un mariage « comme il faut », avec une blanche. Quoi qu’il en soit, sans qu’il la reconnaisse, Moreau de Saint-Méry n’a pas abandonné sa petite quarteronne, il l’a emmenée avec lui en France, puis en Amérique (que devient-elle ensuite ?).

Comment donc qualifier Médéric Moreau de Saint-Méry ? Il est resté fondamentalement un homme de dossiers et de débats académiques, davantage rompu aux joutes oratoires qu’à l’action sur le terrain, déphasé par rapport aux arcanes politiques de la Révolution et de l’Empire et fort discrètement en porte-à-faux par rapport aux rigidités et à l’hypocrisie de la société coloniale dans laquelle il a pourtant évolué tel un poisson dans l’eau. Il a si bien décrit et défendu cette société coloniale qu’il en est devenu une sorte de représentant, lui-même en étant issu et n’hésitant pas à se plier à ses convenances et apparences, de par son tempérament conservateur. Ce qui ne l’empêchait pas de cultiver un certain amour du genre humain et de vouloir diffuser la connaissance. Pour le dire autrement : s’il n’avait rien d’un abolitionniste, il avait tout, en revanche, de l’érudit de son époque, et l’a été au point de nous laisser des ouvrages et une documentation qui rendent toujours d’inappréciables services.

 

Jean-Louis DONNADIEU

Conseil Scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

 

 

 

Références

 

Les principaux travaux de Médéric-Louis-Elie Moreau de Saint-Méry sont facilement accessibles en ligne, via moteurs de recherche.

 

Le présent article doit beaucoup à la présentation de l’auteur établie par Etienne Taillemite dans la réédition de la Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue de 1958, elle-même rééditée par la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer en 2004.

 

Voir aussi :

 

BINOCHE (Jacques), « Les députés d’outre-mer pendant la Révolution française (1789-1799) », Annales historiques de la Révolution française n°231, 1978, pp. 45-80

https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1978_num_231_1_4072

 

TAFFIN (Dominique) (dir.), Moreau de Saint-Méry ou les ambiguïtés d’un créole des Lumières, actes du colloque de 2006 (organisé par les Archives départementales de la Martinique et la Société des Amis des archives et de la Recherche sur le Patrimoine culturel des Antilles)

 

Sur les aspects familiaux et généalogiques concernant Moreau de Saint-Méry, je renvoie aux travaux de l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe, consultables en ligne, dont :

– DEPUTES A LA CONSTITUANTE, Médéric-Louis-Elie MOREAU de SAINT-MERY, GHC n°27, mai 1991, page 323

-CAMUS (Michel), Une fille naturelle de Moreau de Saint-Méry ?, GHC n°93, mai 1997, p. 1960

– ROSSIGNOL (Bernadette et Philippe), COMPLÉMENTS : MOREAU de SAINT-MÉRY, GHC n°171 juin 2004, page 4221

 

Exemple des richesses des Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM) en ce qui concerne l’état civil numérisé : l’acte de baptême de Jeanne-Louise Laplaine est consultable sur le site des ANOM (registre paroissial du Cap pour l’année 1778, vue 52)

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/osd.php?territoire=SAINT-DOMINGUE&commune=LE%20CAP&annee=1778

 

[1] Emigré à Londres durant la Révolution, Pierre-Joseph Laborie va y publier, en 1798, en anglais, The Coffee Planter of Saint Domingo, dans lequel il décrit par le menu la manière dont il gérait sa caféière, ouvrage qui est toujours un document de première importance pour la recherche.

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