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Eric Noël, Conseil Scientifique de l’association “construire notre vivre-ensemble”
Article tiré de l’ouvrage Un Monde créole. Vivre aux Antilles au XVIIIe siècle, co-dirigé par Annick Notter et Erick Noël, éd. La Geste, 2017.

Plantation emblématique de la Martinique, portée par le souvenir de l’impératrice Joséphine, La Pagerie est aujourd’hui un lieu incontournable des visites de l’île, dans un sud où se multiplient les projets mémoriels1 . Proche de la baie des
Flamands et du bourg des Trois-Îlets, où elle jouit du passage d’un cours d’eau, la sucrerie est typique de ces habitations qui, dès le premier XVIII e siècle, ont fondé leur fortune sur le nouvel « or blanc ». Sur le site du Cul-de-Sac à Vaches, où a été établie en 1716 la paroisse, existait une terre nommée d’abord Sanois, renvoyant à la famille maternelle de Joséphine : le mariage en 1761 de Rose Claire des Vergers de Sanois avec Joseph Gaspard Tascher de La Pagerie, parents de la future impératrice, explique l’abandon de ce premier nom pour celui qu’elle a gardé jusqu’à nos jours. Elle était pourtant connue davantage alors comme « La Petite-Guinée », et aurait atteint jusqu’à 527 hectares, ce qui révèlerait un domaine d’exception2 .

I. Un site malmené par les événements.

Dans son principe de construction, l’habitation rappelle d’abord l’origine de ses propriétaires, les Vergers ou
Desvergers, qui venaient d’Annet, en Brie, autant que les Tascher, arrivés un peu plus tard de l’Orléanais. Du nord de la Seine aux abords de la Loire, en effet, les longères ou corps de ferme allongés sur un seul niveau, souvent en moellon et surmontés de lucarnes, constituaient un modèle que les colons ont reproduit, en l’adaptant, de l’autre côté de l’Atlantique.
L’habitation Bourgeot ou O’Mullane, plus connue sous le nom de maison du Gaoulé, offre à cet égard un autre exemple rendu célèbre, en 1717 dans la paroisse voisine du Diamant, par la première révolte ouvertement menée contre l’exclusif. Le cas de La Pagerie paraît toutefois plus complexe : si la sucrerie-purgerie et les cuisines abritant l’actuel musée répondent au même schéma, avec un toit de tuiles en écailles et un alignement de pièces, l’ensemble du domaine n’offre guère de continuité structurelle. La disposition des bâtiments semble davantage répondre à une organisation qui, pour les besoins d’une exploitation à caractère semi-industriel, a adapté au terrain une structure où la maison noble a surmonté l’atelier proche de l’eau.

Anonyme, Le lieu de naissance de l’Impératrice Joséphine, photographie, 1882


Il reste que l’exploitation a été ébranlée par un événement dont les propriétaires ne se sont jamais vraiment remis : dans la nuit du 13 au 14 août 1766, l’ouragan qui a balayé l’île a ruiné la maison principale en ne laissant debout que la sucrerie. « On s’y installa tant bien que mal », et c’est là que Joséphine grandit, « élevée par une mulâtresse nommée Marion », ainsi que l’a écrit son biographe Frédéric Masson. Les ressources de M. de La Pagerie ne lui permirent pas de relever par la suite toute son habitation, « mais seulement de survivre avec quinze ou vingt nègres et surtout beaucoup de dettes ». De ce fait, celle qui n’a été portée sur les fonts que cinq semaines après sa naissance n’a pu recevoir, au-delà de l’instruction primaire dispensée par les Dames de la Providence à Fort-Royal – « bien moins en faveur dans la colonie que les Ursulines de Saint-Pierre » – qu’une éducation médiocre, avec un peu de musique et de danse3 . Et c’est par l’entremise de M me de Renaudin, sœur de M. de La Pagerie liée au marquis François de Beauharnais,
gouverneur de la colonie, qu’elle a pu s’allier dans une famille plus fortunée que la sienne : passée en France et unie en 1779 au fils cadet du marquis retiré à Paris, le vicomte Alexandre, dont elle a eu ses deux enfants Eugène et Hortense, elle n’est plus guère repassée à la Martinique que pour y trouver, entre 1788 et 1790, le réconfort des siens – séparée d’un mari qui lui laissait la charge de sa fille4 . Forcée de repartir à cause des événements, Joséphine s’est à ce moment retrouvée, par la mort successive de son père et de sa seule sœur encore vivante, la seule héritière potentielle de sa mère restée dans l’île.
Cette histoire singulière interroge sur le sort d’une habitation alors en grande difficulté, si l’on en croit ce « concordat » par lequel Mme de La Pagerie a dû s’engager, en 1790, à répartir entre ses créanciers « 30 000 livres dans le délai de trois années, puis 30 000 livres par an jusqu’à parfait paiement » des sommes réclamées5 . Autant dire que ni la mère, ni la fille, n’ont pu dans les années qui ont suivi tirer parti d’une conjoncture dégradée, la Martinique passée en 1794 aux Anglais n’ayant pu écouler ses sucres aussi aisément que par le passé. Alexandre exécuté au même moment, le remariage en 1796 de Joséphine avec Napoléon Bonaparte, général montant rencontré dans la société de Barras, pouvait au mieux donner l’espoir d’un relèvement si la paix le permettait. Ce ne fut le cas qu’en 1802, et pour peu de temps dès lors que les Anglais revenaient occuper l’île de 1809 à 1814. C’est dans cette parenthèse française que M me de La Pagerie est morte, laissant une habitation dans un état que l’on connaît mieux depuis que son inventaire après décès, récemment acquis par la CTM, a pu être exploité. Nous remercions à cet égard Mme Lyne-Rose Beuze, conservatrice en chef des musées régionaux, d’avoir permis la consultation de ce document, ainsi que les papiers de la succession ouverte, par suite du décès survenu en 1814 de Joséphine elle-même, au profit d’Eugène et d’Hortense6 .

II. 1807 : Une habitation convalescente.

En s’éteignant, le 2 juin 1807 sur son domaine, Mme de La Pagerie, devenue depuis peu belle-mère d’un empereur qui a pu dans les derniers temps faire pression sur ses créanciers pour qu’ils cessent de la harceler7 , laissait une habitation encore active, et néanmoins considérablement diminuée. L’état dressé par Me Chasteau de Baylon, notaire impérial qui l’évaluait à 571 595 livres, ne porte sa superficie qu’à 141 carrés, soit 182 hectares8 dont « 3 quarrés nouvellement plantés et bons à exploiter, 20 quarrés de rejetons de tout âge, [et] 7 quarrés plantés nouvellement », le tout en canne, sans précision pour les autres surfaces. Il en ressort que ce ne sont guère plus de 30 carrés, soit moins de 39 hectares représentant à peine plus de 21% de la terre, qui ont été consacrés au sucre. Cette étendue, même si elle semble réduite, pose la question de la main-d’œuvre qui a assuré le travail des champs, et donc du nombre d’esclaves – hommes particulièrement. Le dénombrement réalisé la même année indiquant 132 individus également partagés entre les deux sexes, la surmasculinité marquée des 16-40 ans – 40 hommes pour 27 femmes – tendrait à indiquer un potentiel humain fragile, et en même temps capable de se renouveler par la part non négligeable de filles ou de femmes en âge d’avoir des enfants. Si la liste ne précise pas le rôle dévolu à chacun, on compte tout de même 11 individus infirmes, soit près d’un sur dix, et parmi eux 9 jugés « invendables ».
Dans le même temps, les structures de l’habitation paraissent avoir pu répondre à ses besoins essentiels, avec quelque 38 cases permettant de loger 3 à 4 individus par toit, dont 30 « couvertes en paille et palissadées ». La case principale a
visiblement fait l’objet d’attentions, ne comportant pas moins de sept pièces dont une cuisine et une galerie faisant office de salon, cinq chambres maçonnées et un appentis servant de case à eau, non compté un bâtiment à part de trois chambres pour « le logement d’amis ». Les bâtiments industriels, surtout, ont semblé entretenus, avec en tête une sucrerie-purgerie en dur et couverte de tuiles, évaluée 60 000 livres, suivie d’un moulin à bêtes couvert et jugé « en bon état », d’une valeur de 20 000 livres. Seules ont en fin de compte été indiquées dans un état dégradé les deux cases à bagasses et surtout les huit cases destinées aux domestiques.
L’impression globale est donc celle d’une exploitation en mesure de fonctionner, entretenue dans ses parties vitales, avec le soutien en sous-main sans doute du nouveau pouvoir impérial, et cependant une faiblesse évidente au niveau du traitement des esclaves. La description de 1807, si elle offre peu de détails, donne néanmoins une base de comparaison suffisante pour apprécier l’évolution qui se profile jusqu’à la mort de Joséphine, quand s’ouvre une nouvelle succession à l’issue de laquelle la veuve d’Eugène, auquel Hortense a cédé sa part avant sa mort en 1824, met un terme par une vente du domaine.

III. Après 1814 : une ruine annoncée.

L’état dressé après la mort de Joséphine fournit davantage de précisions sur les structures et le personnel de l’habitation, tandis que les éléments comptables permettent, dans les années qui précèdent sa vente, de mesurer des pertes qui l’emportent finalement sur les recettes. La superficie globale s’est certes arrondie, passant à 150 carreaux, soit 194 hectares, mais la surface dévolue au sucre ne révèle aucune augmentation – stagnant à 30 carreaux. Du moins apprend-t-on que 20 carreaux ont été consacrés aux vivres, le restant étant partagé à égalité entre les savanes et le bois debout.
Le dénombrement de 1823 est surtout révélateur d’un effondrement de la masse servile, réduite à 95 esclaves. Le sex-ratio s’est déséquilibré en défaveur des hommes, qui ne sont plus que 43 pour 52 femmes, et parmi eux seulement 15 âgés de 16 à 40 ans. Le vieillissement est lisible dans la part accrue des plus âgés : 28 individus ont 41 ans et plus, quand seulement 27 ont été relevés entre 0 et 16 ans. Il en résulte un affaiblissement de la population en mesure d’exercer le travail de jardin, et un emploi accru des femmes pour les tâches les plus ingrates. Qui plus est, l’état sanitaire de la population servile ne paraît pas s’être amélioré, si l’on s’en réfère aux divers maux signalés
dans les observations : cinq individus sont « attaqués de malingre » et quatre d’entre eux portés à l’hôpital, tandis qu’on relève deux asthmatiques, et divers cas de malvoyants ou d’esclaves malades de l’estomac.
L’absence de propriétaire résident paraît largement en cause dans cette dégradation, qui transparaît dans une note du nouveau gérant, Barois, indiquant qu’avant son arrivée, en 1820, « les nègres faibles ou infirmes étaient comme abandonnés, [et] les négrillons en mauvais état. Il [fallait] avoir soin de cette jeunesse qui est l’espérance de cette habitation ».
Or, si de réels efforts sont déployés à ce moment, les comptes de l’exploitation virent au rouge. Les bilans comptables,
conservés pour les années 1819 et 1820, révèlent cette saignée : alors que la première année, les recettes l’emportaient encore sur les dépenses (168 325 l. 14 s. 9 d. contre 99 094 l. 16 s. 10d. laissant un bénéfice net de 69 230 l. 1 s. 3 d.), il n’en est plus allé de même la seconde (8 928 l. 4. s. contre 62 369 l. 11 s. créant au contraire un déficit de 53 441 l. 7 s.). Une analyse des recettes et des dépenses indique, en 1819, que le reçu de M.M. d’Armand et Le Merle, de 150 666 l. 14s. 9 d., avait permis à lui seul de soutenir l’année, le « gros sirop » n’ayant rapporté que 17 389 livres : ainsi les fournitures réglées à Volange-Bodin, portées à 40 000 livres, et l’achat de huit esclaves, « forts » ou « nouveaux », avaient pu être aisément couverts, tout comme ces autres dépenses inférieures à 10 000 livres, dominées par les frais quotidiens, le manioc ou l’« ordinaire de morue » pour les nègres. La situation est inverse en 1820 : l’habitation n’a plus bénéficié de retours significatifs, au-delà des 4 144 l. de « gros sirop » et des 1 215 l. de sirop ordinaire ; elle a même tiré au mieux parti de ventes de « bœufs incapables de servir » – 4 têtes pour 1 800 livres – afin de réduire des dépenses qui, elles, sont restées les mêmes : remplacement de cinq esclaves et nourriture, quand il a fallu faire des réparations importantes, au-delà de la maçonnerie et des charpentes, pour remettre en fonctionnement les chaudières… Détail significatif : le gérant a dû faire appel à des esclaves des habitations voisines, comme ce nommé Charles, appartenant à Mme Faure, pour remonter celles-ci afin de pouvoir relancer la sucrerie.
En somme, La Pagerie n’est déjà plus, dans les années qui précèdent sa vente par la veuve d’Eugène, que l’ombre d’elle-même. Le 3 mai 1825, Augusta de Bavière se dessaisit du domaine9 , un mois après avoir cédé l’autre fleuron de la famille, La Ferté-Beauharnais, près de Blois, au chevalier de La Selle de Ligué10 . La terre est ensuite démembrée et c’est une fraction seulement de l’habitation que rachète, en 1944, le docteur Robert Rose-Rosette auquel on doit la remise en valeur du site et l’aménagement du musée, aujourd’hui propriété de la Communauté Territoriale de la Martinique.

Esquisse de l’habitation par le docteur Rose-Rosette en 1992 (coll. privée).

Eric Noël, Conseil Scientifique de l’association “construire notre vivre-ensemble”

1 À l’instar du Mémorial ACTe, ouvert en 2015 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe)
sur l’emplacement des anciennes usines Darboussier, diverses pistes ont
ainsi été étudiées, notamment par la C.T.M. (Communauté Territoriale de la
Martinique), pour mettre en avant des lieux de mémoire de l’esclavage. La
Pagerie a été présentée, avec l’habitation Clément, comme un de ces lieux
éventuels.
2 M. Flandrina, « les Trois-Îlets », Jacques Adélaïde-Merlande, Histoire des
communes, t. 6, 1986, p. 247.

3 Frédéric Masson, Joséphine de Beauharnais, Paris, 1899, chapitre V. Voir
aussi Erick Noël, Les Beauharnais, une fortune antillaise, Genève, 2003, p.
165.
4 Hortense de Beauharnais, Mémoires, t. 1, p. 7.
5 Frédéric Masson, op. cit., chapitre X.

6 Ayanna Couriol-Garcin, étudiante en M1, a pu tirer d’une lecture de ces
pièces un mémoire intitulé Étude de l’habitation La Pagerie aux Trois-Îlets
de 1807 à 1823, soutenu en juin 2017 à l’Université des Antilles, pôle
Martinique (Erick Noël, dir.). Un mémoire de maîtrise antérieur, de Geoffrey
Valerin, Les habitations-sucreries des Troîs-Îlets en Martinique de la fin du
XVII e siècle à la fin du XIX e siècle (Mireille Mousnier, dir., UAG), avait
abordé le domaine parmi les douze que totalisait la paroisse.
7 Soutiens avérés dès son mariage au « clan Beauharnais » ; cf. Erick Noël,
op. cit., conclusion : « La Buona Parte ». M me de La Pagerie elle-même aurait
refusé que l’on poursuive les créanciers qui la persécutaient dans l’île.
8 1 carré = 1 ha 29 a 27 ca.

9 Approbation donnée à Munich par le roi de Bavière à la princesse Augusta,
veuve d’Eugène, pour la cession du domaine ; cf. Généalogie et Histoire de
la Caraïbe, n°238, p. 6357.
10 16 avril 1825 ; cf. Erick Noël, op. cit., p. 383.

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