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Sébastien Perrot-Minnot

Archéologue (Éveha)

Chercheur associé au laboratoire AIHP GEODE (Université des Antilles)

Membre du Conseil Scientifique de l’association « Construire Notre Vivre-Ensemble »

(CNVE, Martinique)

sebastien.perrot.minnot@gmail.com

2021

 

(D’après un cours donné par l’auteur à l’Université des Antilles)

 

Carte de la Caraïbe (laboratoire AIHP GEODE, Université des Antilles).


L’histoire et la culture des Kalinago

 

  Le premier peuple que Christophe Colomb et ses compagnons ont rencontré en Amérique est celui des Taïnos, dont les chefferies occupaient les Grandes Antilles, les îles Lucayes et le nord des Petites Antilles. D’après Colomb, les Taïnos étaient terrorisés par leurs voisins des Petites Antilles orientales et méridionales, qu’ils présentaient comme des êtres belliqueux, féroces et anthropophages. L’amiral génois se référait à ces derniers par les termes « caníbal(es) » et « caribe(s) », d’origine taïno. Ces deux mots, généralement utilisés comme des synonymes par les colonisateurs européens, ont donné, en français, « cannibale(s) » et « caraïbe(s) ». Cependant, les Amérindiens en question se désignaient eux-mêmes par les noms « Kalinago », « Kalina » ou, dans le cas des femmes, « Kaliponan », des ethnonymes se rapportant à un même peuple.

  Les Espagnols se sont peu intéressés aux « petites » îles occupées par les Kalinagos, qui étaient vus comme de redoutables guerriers. La présence espagnole dans la région s’est surtout limitée à des incursions, des escales techniques, des naufrages et des expéditions de secours – entraînant, du reste, des hostilités tenaces entre les Ibériques et les Autochtones. En réalité, les Petites Antilles ont été principalement convoitées par les Français et les Anglais qui, à partir du XVIIe siècle, sur fond de rivalités et de conflits récurrents, ont mis en œuvre un modèle de colonisation impliquant une économie de plantation associée à un système esclavagiste.

  Bien entendu, la colonisation a donné lieu à de durs affrontements avec les Kalinagos, qui ont été victimes, en outre, des épidémies propagées par les étrangers. Cela dit, les relations entre les Européens et les Natifs ont été complexes, comprenant aussi des accords territoriaux, des collaborations variées, des alliances et des unions conjugales. En 1660, un traité de paix a été conclu à Basse-Terre, en Guadeloupe, par Charles Houël, seigneur-propriétaire de la Guadeloupe agissant au nom d’une coalition franco-anglaise, et quinze chefs amérindiens des Petites Antilles. L’accord stipulait que la Dominique et Saint-Vincent étaient des « territoires neutres », qui ne pouvaient donc être réclamés par aucune puissance européenne. Ainsi, les deux îles restaient en possession des Kalinagos, et devenaient également des refuges pour les Africains fuyant l’esclavage colonial.

Couple caraïbe. Gravure de Sébastien Le Clerc, publiée par le père Jean-Baptiste Du Tertre (1667-71, tome 2).

  Le traité de Basse-Terre a profondément modifié les relations entre les Français et les « Caraïbes » : dans les colonies françaises de la région, les Amérindiens ont reçu la protection des autorités, et d’ailleurs, la Couronne de France a expressément interdit de les réduire en esclavage. Les Français ont même noué des alliances avec les Kalinagos au niveau régional, afin de mieux servir leurs intérêts économiques et stratégiques. Les échanges entre les deux populations se sont donc multipliés.

  Cependant, à Saint-Vincent, un nouvel acteur politique est apparu au XVIIe siècle : le peuple des « Caraïbes Noirs ». Celui-ci s’est formé avec l’arrivée, dans l’île, d’Africains naufragés et réfugiés ; ils ont noué des alliances avec les Kalinagos, se sont unis à leurs femmes et ont même adopté leur culture et leur langue. Le développement du groupe des Caraïbes Noirs a entraîné des tensions croissantes avec les Caraïbes « Rouges » (ou « Jaunes ») et les Français. Mais après avoir essuyé une humiliante défaite militaire face aux Caraïbes Noirs en 1719, les Français ont décidé de s’allier avec eux, tout en maintenant leurs relations avec les Caraïbes Rouges.

  La géopolitique antillaise a été bouleversée, en 1763, par la défaite de la France à la Guerre de Sept Ans. Le traité de Paris, qui a mis fin à ce conflit mondial, a attribué les îles de la Dominique et de Saint-Vincent aux Britanniques ; il n’y avait donc plus de territoires « neutres ». Des affrontements postérieurs, entre les alliés français et caraïbes et les Britanniques, ont conduit ces derniers à déporter les Caraïbes Noirs de Saint-Vincent sur les petites îles de Balliceaux et de Bequia, dans les Grenadines, puis sur l’île de Roatan, au Honduras, en 1797.

  C’est ainsi qu’au fil de l’époque coloniale, la population et la culture kalinagos se sont inexorablement affaiblies, en raison des conflits, des épidémies, des mauvais traitements et du métissage. Néanmoins, il y a toujours aujourd’hui, dans la Caraïbe, des personnes se réclamant de cette identité amérindienne. A la Dominique, une communauté kalinago vit dans un territoire spécifique créé en 1903 par les autorités coloniales britanniques. De plus, des populations garifunas/garinagu, descendant des Caraïbes Noirs déportés à Roatan, sont établies sur la côte Caraïbe de l’Amérique Centrale, et à Saint-Vincent, des organisations s’attachent à vivifier l’héritage des Caraïbes Noirs. Les sociétés créoles antillaises contemporaines sont également dépositaires d’un riche legs culturel amérindien (qui n’est pas toujours bien identifié comme tel).

  D’après les témoignages ethnohistoriques, les anciens Kalinagos parlaient une langue arawak (qui différait selon le sexe du locuteur), étaient organisés en communautés villageoises essentiellement égalitaires, et avaient des pratiques animistes et chamaniques. Ils avaient une relation intime avec leur environnement naturel et produisaient un artisanat varié. Ajoutons qu’ils se déplaçaient avec une grande facilité d’une île à l’autre, et entre les Antilles et l’Amérique du Sud. De fait, ils étaient très liés culturellement à leurs voisins taïnos et à des peuples des Guyanes et d’Amazonie, et se donnaient des origines sudaméricaines.

Reconstitution d’un village kalinago au Musée d’Archéologie Précolombienne et de Préhistoire de la Martinique (Fort-de-France).
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

  Sur le plan archéologique, on attribue aux Kalinagos la céramique de style Cayo, qui reprend des éléments de traditions céramiques plus anciennes des Petites Antilles, tout en révélant des influences des Guyanes et des Grandes Antilles. Elle a été identifiée de la Grenade à la Guadeloupe et datée du XVe au XVIIe siècle. Des sites archéologiques associant de la céramique Cayo, d’autres vestiges amérindiens et des artefacts européens ont permis de documenter la période de Contact. C’est le cas, en particulier, du site d’Argyle, à Saint-Vincent ; des fouilles y ont mis au jour les vestiges d’un établissement des XVIe et XVIIe siècles dont les caractéristiques correspondent aux descriptions des villages caraïbes dans les textes ethnohistoriques. Un des objets les plus emblématiques découverts à Argyle est un fragment de vase Cayo incrusté de perles européennes.

Les sources sur la mythologie kalinago

 

  Parmi les sources ethnohistoriques sur la mythologie kalinago, il y a, tout d’abord, les récits de Christophe Colomb, qui a entrepris quatre voyages aux Amériques, de 1492 à 1504. Mais les propos de Colomb sont parfois très subjectifs et empreints de merveilleux et de mysticisme, ce qui rend leur exploitation historique difficile. Nous disposons également de sources secondaires sur les voyages de l’amiral génois, notamment les témoignages de son fils Fernand Colomb, du prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas et de l’historien Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés, publiés au XVIe siècle.

  Par ailleurs, l’étude des « Caraïbes » peut s’appuyer sur de nombreux autres textes européens de l’époque coloniale, des XVIe et XVIIe siècles en particulier. Il s’agit de lettres, de rapports, de chroniques et d’ouvrages d’érudition écrits par des navigateurs et autres voyageurs, des fonctionnaires et des religieux. Ces sources sont inévitablement marquées par les préjugés et partis pris de leurs auteurs. Ceux-ci manifestaient souvent du dédain voire une franche hostilité à l’encontre des « Sauvages » païens ; on s’en rendra compte en lisant, par exemple, les écrits du père Jean-Baptiste Du Tertre et du sieur de La Borde.

  Dans ce contexte, on allait jusqu’à refuser de reconnaître aux Kalinagos une pensée religieuse, en qualifiant leurs croyances de « superstitions » et leurs mythes de « fables » ou de « contes », d’une manière dépréciative. Des aspects des croyances et des mythes amérindiens ont même été ouvertement censurés par des auteurs comme La Borde. Mais au-delà, on relève une incapacité générale à saisir la religion des Kalinagos, si différente des références des colons et missionnaires : les êtres surnaturels étaient présentés comme des démons, des dieux ou des esprits, et les personnes en charge des rituels étaient qualifiées de « sorciers » ou de « magiciens ».

  Cela dit, la valeur historique des textes coloniaux est très inégale. Celle de la Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes occidentales par le capitaine Fleury, rédigée par l’« Anonyme de Carpentras » (voir, en bibliographie, Moreau 1990) est exceptionnelle : l’auteur du document faisait partie d’une troupe de flibustiers qui a fait naufrage à la Martinique en 1619 (donc, 16 ans avant la colonisation de l’île) et a été recueillie par les Kalinagos, avec lesquels elle a vécu pendant près d’une année. Le flibustier anonyme qui a relaté cette aventure n’était pas engagé dans un projet politique ou missionnaire, ce qui lui donnait une certaine liberté d’expression, et de plus, il a entretenu de bonnes relations avec les Natifs – ce qui ne l’empêchait pas, pour autant, de traiter avec mépris les croyances de ces derniers.

  Une autre source privilégiée sur les anciens Kalinagos est l’œuvre du père Raymond Breton, missionnaire dominicain qui a résidé aux Antilles de 1635 à 1654, vivant plusieurs années parmi les Caraïbes de la Dominique. En charge de l’évangélisation des Indigènes, Breton a eu le courage de prendre leur défense face aux colons, et a montré une grande curiosité intellectuelle pour leur culture, leur histoire et leur langue. Il a publié un Dictionnaire caraïbe-français en 1665 et un Dictionnaire français-caraïbe l’année suivante. Toutefois, son approche de la religion ancestrale des Kalinagos a été laborieuse et largement lésée par ses préjugés.

Page de titre du Dictionnaire caraïbe-français du père Raymond Breton (1665).

  En somme, même s’il y a un nombre considérable de sources ethnohistoriques sur les anciens Kalinagos, il faut bien admettre que leur apport à la connaissance de la religion amérindienne est mitigé, à cause des problèmes déjà signalés, mais aussi, peut-être, en raison d’une certaine réserve des Autochtones vis-à-vis des Européens. Et pour compliquer les choses, les auteurs offraient parfois, sur un même thème, des versions dissemblables voire contradictoires. Malheureusement, on ne dispose, pour les Antilles, d’aucun document ethnohistorique amérindien, ce qui constitue une différence importante avec la Mésoamérique et l’aire andine ; par conséquent, tous les récits connus sur la mythologie kalinago nous sont parvenus à travers le « filtre » européen colonial.

  D’autres informations sur cette mythologie nous sont fournies par des études ethnographiques modernes réalisées chez les Amérindiens de la Dominique. Naturellement, elles mettent en évidence les ruptures et changements ayant affecté les traditions amérindiennes durant l’époque coloniale, au gré des conflits, de l’acculturation, du métissage et de l’évangélisation. Le père Jean-Baptiste Delawarde écrivait, en 1938, à propos des Kalinagos de la Dominique : « En abandonnant leur religion [pour le catholicisme], les Caraïbes ont perdu l’essentiel de leurs superstitions. Toutefois, leur mentalité les porte encore à certaines croyances sans originalité d’ailleurs, et qu’on retrouve identiques chez les Créoles ». Mais quelques légendes ancestrales recueillies dans cette communauté apportent un éclairage sur le thème de cette présentation. A ce sujet, on peut constater la remarquable pérennité d’un mythe d’origine des Kalinagos rapporté, à près de trois siècles d’intervalle, par le père Breton et le père Delawarde.

  Dans le domaine de la culture matérielle, il est possible que l’iconographie modelée et gravée (en grande partie zoomorphe) de la céramique Cayo et le personnage sculpté sur une flûte en os provenant d’un site archéologique Cayo de la Grenade fassent référence à la mythologie kalinago, bien que les preuves manquent pour pouvoir en juger à l’heure actuelle. Dans les Petites Antilles, des chercheurs comme Henry Petitjean-Roget ont proposé une lecture mythologique de la décoration de styles céramiques plus anciens. Notons aussi que des aménagements funéraires ont été mis au jour sur le site d’Argyle, évoquant des descriptions de Breton, mais ils ne livrent pas d’information spécifique sur les croyances surnaturelles des anciens habitants, en dehors de notions très générales sur l’au-delà.

Fragment de céramique Cayo du site d’Argyle (Saint-Vincent). Photo : Arie Boomert, Leiden University.

  L’étude de la mythologie kalinago suppose de confronter des sources des Petites Antilles, des Grandes Antilles, d’Amazonie et des Guyanes, ces régions étant culturellement liées. A ce titre, il convient de prêter une attention particulière à la Relation de l’histoire ancienne des Indiens du père Ramon Pané, qui a accompagné Christophe Colomb dans son deuxième voyage aux Amériques, pour s’établir sur l’île d’Hispaniola en 1494. L’ouvrage de Pané représente un témoignage capital sur la culture et la langue des Taïnos, et permet de reconnaître de nombreuses analogies entre la mythologie de ce peuple et celle des anciens Kalinagos.

Thèmes et figures de la mythologie kalinago

  La mythologie kalinago demeure largement insaisissable, mais nous essaierons ici d’en dégager quelques aspects majeurs, avec toute la prudence requise par le manque de fiabilité des sources coloniales, qui constituent l’essentiel de nos références.

  Tout d’abord, cette mythologie se rattache fondamentalement aux conceptions religieuses des Amérindiens. Le monde surnaturel est dominé par deux figures, à la fois antagonistes et complémentaires. L’une, généralement bénéfique pour les humains, a été désignée, sous la plume des Européens, par une grande variété de noms, dont « Icheiri » (dans la langue des hommes kalinagos), « Chemeen », « Chemin », « Zemeen » et « Cemijn » (dans la langue des femmes). Elle correspond au « zemi » des Taïnos. L’autre figure, malfaisante, était appelée « Maboya » ou « Mapoya » ; on lui attribuait les ouragans et divers tourments affectant les êtres humains, et on croyait qu’elle dévorait la lune et le soleil durant les éclipses. Chemeen et Maboya vivaient dans le Ciel, mais fréquentaient aussi la terre et pouvaient « habiter » des humains, des animaux, des plantes ou des objets. En réalité, chacune des deux entités était à la fois unique et multiple : les sources mentionnent « des » Chemeens, incluant un chef, et « des » Maboyas.

« Zemi » taïno de la Dominique. Pièce du musée du quai Branly-Jacques Chirac exposée au musée du Louvre (Paris). Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

  Mais de quel type d’entité parle-t-on exactement ? Il est difficile de se prononcer. Il est, certes, hasardeux de définir Chemeen et Maboya comme des « dieux », mais si on admet cette hypothèse, il faut convenir que les divinités des Kalinagos relèveraient d’une sorte de panthéisme plutôt que d’un panthéon bien structuré. Plus vraisemblablement, Chemeen et Maboya pourraient être identifiés comme des esprits des ancêtres et de la nature. Des chroniqueurs citent le terme général « akamboué » pour se référer aux « esprits ». D’après le pasteur Charles de Rochefort, auteur d’une Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique (1658), les Caraïbes ne comprenaient pas le concept européen de divinité, et n’avaient pas de dieu créateur suprême.

  Si l’on se fie aux explications de La Borde, les Kalinagos considéraient que le Ciel existait depuis toujours. Le premier humain, Louquo, est descendu du Ciel et a modelé la terre, où d’autres humains sont sortis de son corps. La mer a alors été formée par les eaux du Ciel, et Louquo l’a peuplée de poissons, qui ont constitué la première nourriture de l’humanité. Puis un mystérieux vieillard a enseigné à cette dernière la culture et l’usage du manioc. Mais un jour, très fâché par le mauvais comportement des habitants de la Terre, le « Maître des Chemeens » (expression de La Borde) a provoqué un grand Déluge, qui a donné lieu à un renouvellement de l’humanité.

  Plusieurs auteurs ont rapporté la croyance des Kalinagos dans l’« immortalité de l’âme » et une conception selon laquelle l’être humain avait trois « âmes » (esprits ?) : une dans le cœur, une autre dans la tête et la troisième, dans les bras ou les membres d’une façon générale. A la mort de l’individu, l’« âme du cœur » rejoignait le Ciel, où elle jouissait d’une existence merveilleuse, tandis que les deux autres devenaient des Maboyas. Suivant l’exposé de La Borde, ce sont les esprits des défunts qui ont formé le Soleil, la Lune (réputée plus importante que le soleil chez les Caraïbes) et les étoiles – les deux premiers astres étant des personnages masculins, des frères qui se sont brouillés. Ces mânes célestes, qui semblaient devenir des Chemeens, agissaient sur les éléments naturels. L’arc-en-ciel, pour sa part, était un Chemeen tantôt bienveillant, tantôt malveillant, appelé Joulouca (sous la plume de La Borde).

  Les animaux jouaient aussi un rôle notable dans la mythologie kalinago, en particulier les oiseaux, qui faisaient le lien entre la Terre et le Ciel et pouvaient être des serviteurs des êtres surnaturels, et les reptiles. Comme nous l’avons vu, la faune pouvait être habitée par Chemeen ou Maboya. De fait, dans cet univers de métamorphoses, il n’y a pas de séparation nette entre les identités humaines, animales et surnaturelles…

Oiseaux des Antilles. Source : Rochefort 1658.

  On constate que les anciens Kalinagos accordaient une place prédominante aux figures célestes. D’ailleurs, la Terre est très peu abordée dans les écrits relatifs à leur religion. Rochefort écrivait simplement qu’elle était chérie comme une « bonne mère ». Une autre caractéristique centrale de la mythologie kalinago est la prégnance du dualisme, qui se manifeste notamment dans les couples Chemeen/Maboya et Homme/Femme. Mais contrairement à d’autres mythologies amérindiennes, on ne perçoit pas clairement la dichotomie Ciel/Terre.

  D’après un mythe rapporté par le père Breton, le peuple kalinago a été fondé par un homme nommé Hiali, né d’une relation honteuse entre Lune et une jeune fille. Dans une version très proche, entendue par le père Delawarde chez les Autochtones de la Dominique, le premier Caraïbe est né d’une relation incestueuse entre une sœur et son frère, qui est devenu la Lune. Les deux versions s’accordent pour attribuer les taches de l’astre lunaire au suc de génipa dont l’amant coupable a été barbouillé lors d’une visite nocturne à la jeune fille, afin qu’il puisse être reconnu le lendemain.

  Mais les mythes d’origine des Kalinago comprennent aussi des récits plus « historiques » qui, au-delà de leurs variations et de leurs contradictions, parlent d’une migration ayant mené ce peuple de la région des Guyanes aux Petites Antilles, pour des raisons confuses et à une époque inconnue. Cette migration légendaire, conduite par un homme nommé Kalinago, est relatée comme une conquête guerrière au cours de laquelle les envahisseurs ont éliminé les habitants des îles investies, leurs ennemis ancestraux Arawaks (les « Igneris » et « Allouagues » des textes du XVIIe siècle), en épargnant toutefois leurs femmes – ce qui expliquerait l’intrigante diglossie des Kalinagos.

  Divers rituels étaient accomplis dans le cadre de la religion des anciens Kalinagos : des jeûnes, des rites d’initiation, des offrandes, des scarifications, des sacrifices, de l’anthropophagie, des danses, des cérémonies funéraires et de la divination. En général, ces pratiques étaient dirigées par des sortes de médiateurs appelés « boyés » dans les sources coloniales, qui indiquent que chacun d’entre eux avait son « esprit » ou « dieu ». Les rituels s’adressaient avant tout à Chemeen et à Maboya, qu’il s’agissait d’apaiser. A l’occasion des éclipses, des danses étaient exécutées afin d’éviter à l’humanité une très longue nuit. Il est aussi fait mention d’oracles rendus par les défunts à travers leurs os… En fait, les éléments que nous avons sur la vie spirituelle des anciens Kalinagos évoquent clairement un contexte chamanique.

  Pour le reste, outre les doutes que peuvent légitimement inspirer des témoignages coloniaux largement hostiles à la culture ancestrale des Caraïbes, on conviendra que bien des aspects de la mythologie kalinago demeurent mystérieux. Des questions cruciales se posent, par exemple, sur les origines et les natures de Chemeen et de Maboya, les relations entre les entités surnaturelles, la cosmovision, les notions du temps, le symbolisme des nombres, la légitimation mythique de l’organisation sociale et de la migration vers les îles, et la perception de l’avenir.

L’histoire de la mythologie kalinago

 

  La mythologie kalinago a un fond culturel antillais et sud-américain ; elle présente des analogies significatives avec les corpus mythiques des Taïnos et de peuples des Guyanes et de l’Amazonie. Mais l’étude de son histoire est difficile, dans la mesure où le passé précolombien des Kalinagos reste, à bien des égards, obscur.

  En l’état, l’archéologie ne confirme pas l’invasion violente et le remplacement de peuple narrés par la tradition caraïbe, telle qu’elle a été rapportée par les chroniqueurs coloniaux. Sur le plan linguistique, il faut souligner que tous les Amérindiens des Antilles parlaient une langue de la famille arawakienne, à l’arrivée de Christophe Colomb. Cependant, il est tout de même possible qu’une migration depuis les Guyanes ait participé de la formation de la culture Kalinago, dans les deux derniers siècles de l’époque précolombienne ; certains traits de la céramique Cayo accréditeraient cette hypothèse. Mais dans ce cas, les migrants auraient adopté une bonne partie de la culture des populations qu’ils ont rencontrées aux Petites Antilles.

  Les sources coloniales mentionnent des interprétations mythologiques issues des contacts avec les Européens : ceux-ci auraient été considérés par les Amérindiens comme « nés de la mer » ou originaires d’une « autre monde », les hommes à cheval auraient été perçus comme des espèces de centaures, et les armes à feu auraient été assimilées à des Maboyas, entre autres. Mais les Amérindiens auraient aussi vu dans les Européens des protecteurs face aux violences des Maboyas. Pour autant, leur évangélisation a été compliquée, car ils ne comprenaient pas les idées religieuses des Européens, et concevaient le Dieu des Chrétiens comme un genre de divinité ou d’esprit tutélaire propre au peuple qui envahissait leurs îles. Toutefois, des missionnaires comme le père Breton ont identifié Chemeen à Dieu, et Maboya au Diable.

  Avec le temps, les Kalinago sont devenus chrétiens, mais leur mythologie ancestrale fait toujours partie de leur patrimoine culturel, et de celui du peuple garifuna, établi principalement en Amérique Centrale. Par ailleurs, d’anciennes croyances caraïbes continuent de se transmettre, à travers le métissage, au sein des sociétés créoles des Antilles.

Lieu de congrégation familiale garifuna (Dabuyaba Latar) à Livingston, sur la côte Caraïbe du Guatemala. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

 

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