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Certains noms, dès qu’ils sont prononcés, déchaînent les passions. Mayotte Capécia, de son vrai nom Lucette Céranus Combette, en fait partie. Qu’est-ce que la passion ? Kant la définit ainsi : “La passion se donne le temps et, aussi puissante qu’elle soit, elle réfléchit pour atteindre son but. La passion est comme un poison avalé ou une infirmité contractée […]” (Critique de la raison pratique). Le loup donc se vêtit en agneau. La subjectivité se donne les apparences de l’objectivité. Les opinions se dissimulent sous les déductions cartésiennes. Quels sont les ingrédients ? Une femme écrivaine d’une famille défavorisée, un roman presqu’autobiographique relatant un amour semble-t-il transgressif par l’opposition des couleurs de peau, une vérité crue bousculant les non-dits.

Je suis Martiniquaise, le roman

 

Je suis Martiniquaise est le roman écrit par Lucette Combette, alias Mayotte Capécia (voir note en fin de texte). La première partie du récit décrit l’enfance de Mayotte dans la commune du Carbet, en Martinique. Dès son jeune âge, elle est séparée de sa sœur jumelle Francette confiée à leur tante dont la vie est plus bourgeoise et aisée. Mayotte découvre dans le même temps qu’elle est issue d‘une grand-mère blanche, un fait qui frappe son imagination. A la mort de sa mère, elle se trouve confrontée à l’instabilité des relations féminines de son père. Puis viennent ses premières aventures amoureuses avec un jeune noir qu’elle décrit comme étant le plus beau des martiniquais. Elle fuit la maison familiale pour vivre à Fort de France. La deuxième partie du roman concerne les relations de Mayotte avec André, un officier blanc servant le régime de Vichy. La défaite de l’Amiral Robert aux Antilles entraîne la rupture sans appel entre les deux amants. Mais Mayotte est enceinte et retourne seule chez son père pour affronter les regards et les remarques désobligeantes de sa famille et de son voisinage sur la couleur trop claire de son fils. Après la mort de son père, Mayotte décide de partir à Paris dans l’espoir de se marier à un homme blanc.

Ceci est la trame du roman, par ailleurs couronné par le « Grand Prix Littéraire des Antilles » en 1949. Certains extraits, cités ci-dessous, accentuent le portrait psychologique du personnage central du récit et soulèvent les critiques acerbes des plus brillants écrivains antillais et notamment de l’essayiste psychiatre Frantz Fanon.

« Je me souvenais de Loulouze, qui m’avait dit une phrase presque pareille « surtout pou’ une femme de couleu’ » avait-elle dit. Et voilà que je me découvrais une grand’mère blanche ! Je m’en trouvais fière. Certes, je n’étais pas la seule à avoir du sang blanc mais une grand’mère blanche, c’était moins banal qu’un grand-père blanc. Et ma mère était donc une métisse ? J’aurais dû m’en douter en voyant son teint pâle. Je la trouvai plus jolie que jamais, et plus fine, plus distinguée. Si elle avait épousé un blanc, peut-être aurais-je été tout à fait blanche ?… Et que la vie aurait été moins difficile pour moi ? Mais que voulait dire ma mère, que voulait dire Loulouze ? La vie ne me semblait pas difficile. Je savais en regardant Francette, et parce que les garçons me le disaient, que j’étais jolie et gracieuse. Certains assuraient même que j’étais belle, adorable, et mon parrain, par exemple, me trouvait charmante. Il me l’avait dit encore le jour même, en me donnant dix francs… Je songeais aussi à cette grand’mère que je n’avais pas connue et qui était morte parce qu’elle avait aimé un homme de couleur, martiniquais. Comment une Canadienne pouvait-elle aimer un Martiniquais ? Moi, qui pensais toujours à Monsieur le Curé, je décidai que je ne pourrais aimer qu’un blanc, un blond avec des yeux bleus, un Français. »

 

Frantz Fanon versus Mayotte Capécia

 

Frantz Fanon  réécrit les lignes ci-dessus du roman Je suis martiniquaise, et la critique psychologique déduite effectue une fusion entre l’écrivaine dont le pseudonyme est Mayotte Capécia et le personnage du roman dont le prénom est également Mayotte :

« Nous sommes avertis, c’est vers la lactification que tend Mayotte. Car enfin il faut blanchir la race ; cela, toutes les Martiniquaises le savent, le disent, le répètent. Blanchir la race, sauver la race, mais non dans le sens qu’on pourrait supposer : non pas préserver « l’originalité de la portion du monde au sein duquel elles ont grandi », mais assurer sa blancheur. […] Il s’agit de ne pas sombrer de nouveau dans la négraille, et toute Antillaise s’efforcera, dans ses flirts ou dans ses liaisons, de choisir le moins noir.[…] »Peau noire masques blancs (p. 62).

On notera que l’analyse de Frantz Fanon comporte trois problématiques sur un paragraphe de six lignes

  • Elle concerne un monologue imaginaire projeté par l’écrivaine Lucette Combette dans son personnage,
  • Il fusionne ainsi que précisé plus haut un personnage réel, l’auteur et sa fiction
  • Et enfin, il s’autorise une généralisation des traits psychologiques d’un personnage fictif sur toutes les femmes antillaises : « toutes les martiniquaises » puis plus loin « toute Antillaise » .

Frantz Fanon projette-t-il ses propres complexités psychologiques sur les personnages romanesques ou réels ? Manifeste-t-il un désir masculin inconscient de s’approprier toutes les Antillaises noires ou métis de la même façon que certains hommes européens blancs souhaiteraient s’approprier toutes les femmes européennes blanches ?

Danielle Dumontet (Université de Mayence, Allemagne) perçoit les critiques de Frantz Fanon dans le cadre d’une difficulté des femmes antillaises à se faire reconnaître dans un monde machiste d’écrivains. Elle compare Lucette Combette à Suzanne Césaire, Maryse Condé et Simone Schwartz-Bart.

« Une Suzanne Césaire qui écrivit de nombreux articles prometteurs dans la revue Tropiques ne continua plus. Une Mayotte Capécia s’est tue après avoir écrit deux romans qui lui ont valu des critiques les plus acerbes de la part de ses collègues masculins qui ont confondu auteur et protagonistes féminins, l’auteure étant devenue le symbole tant décrié de la femme assimilée. » (Revue Palabres Femmes et créations littéraires en Afrique et aux Antilles, Vol. III, N° 1&2, avril 2000).

Danielle Dumontet affirme plus loin :

« Pourquoi parler aujourd’hui de Mayotte Capécia? Pour montrer combien le destin d’une écrivaine de couleur est doublement difficile à porter et supporter, du fait de son sexe et du fait de sa couleur. Les générations de femmes qui ont, en même temps que Mayotte Capécia, pris la plume, se sont toujours excusées indirectement de le faire, en choisissant de s’exprimer dans des récits de vie ou autres journaux, comme si le passage à la fiction romanesque leur était fondamentalement interdit. » (Revue Palabres – Femmes et créations littéraires en Afrique et aux Antilles, Vol. III, N° 1&2, avril 2000).

Frantz Fanon versus René Maran

 

On doit reconnaître que Frantz Fanon assassine tout aussi radicalement le personnage fictif de René Maran, Jean Veneuse (Un homme pareil aux autres, (Ed. Arc-en-ciel).:

« Mais ne nous y trompons point, Jean Veneuse est l’homme à convaincre. C’est au coeur de son âme, aussi compliquée que celle des Européens, que réside l’incertitude. Qu’on nous pardonne le mot : Jean Veneuse est l’homme à abattre. Nous nous y efforcerons. » (Peau noire, masques blancs, p. 79)

Mais dans le cas de René Maran, nous opposerons à l’analyse de Frantz Fanon, le prisme politique.

L’écrivain martiniquais, René Maran (1887-1960) qui a obtenu le Prix Goncourt en 1921, avec son œuvre Batouala, a toujours exprimé dans ses écrits une ferme opposition à la colonisation. Son personnage Jean Veneuse ressasse sa révolte :

« Une psalmodie s’élève. Je devine, à l’entendre, que toute une race, la mienne, courbée sous le joug sans cesse alourdi de sa servitude atavique, essaie de se plaindre d’une fatigue qui, de jour en jour, l’incline davantage vers la terre qui ensevelira tôt ou tard l’orgueil des Européens et l’humble esprit des noirs. Je considère ces hommes, mes frères. » (Maran, Un homme pareil aux autres, 1947: 119)

Léopold Senghor et Aimé Césaire ont d’ailleurs considéré René Maran comme un précurseur de la négritude.

Mais en René Maran, ainsi que l’expression à travers ses personnages, il existe des tiraillements et des contradictions qui restent comme en suspens et semblent non résolus.

Il écrit dans son roman Batouala  (édition 1938, Albin Michel, p. 183) : »il n’y a ni bandas ni mandjias, ni blancs ni nègres; – il n’y a que des hommes – et tous les hommes sont frères ».

Egalement dans son roman Un homme pareil aux autres : « […] j’en arrive à me demander si je n’étais pas trahi par tout ce qui m’entourait, le peuple blanc ne me reconnaissant pas pour sien, le noir me reniant presque. (1947 : 36)

Lilyan Kesteloot, chercheuse en littératures africaines et francophones, affirme au sujet de René Maran, sur sa conception du mouvement de la négritude : »Il avouait qu’il le comprenait  mal et avait tendance à y voir un racisme plus qu’une nouvelle forme d’humanisme » (Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala 2001).

Revenons-en à Frantz Fanon et son approche de l’œuvre de René Maran.

« Est-on méchant ? Justement c’est parce qu’il est nègre. Car on ne peut pas ne pas le détester. Or nous le disons, Jean Veneuse, alias René Maran, n’est ni plus ni moins qu’un abandonnique noir. Et on le remet à sa place, à sa juste place. C’est un névrosé qui a besoin d’être délivré de ses fantasmes infantiles. Et nous disons que Jean Veneuse ne représente pas une expérience des rapports noir-blanc, mais une certaine façon pour un névrosé, accidentellement noir, de se comporter. Et l’objet de notre étude se précise : permettre à l’homme de couleur de comprendre, à l’aide d’exemples précis, les tenants psychologiques qui peuvent aliéner ses congénères. » (Peau noire, masques blancs, 1952, p. 92)

Cette analyse est de nouveau troublante puisqu’elle confond l’auteur et son personnage fictif « Jean Veneuse, alias René Maran ». Mais soit, Jean Veneuse pourrait-il être considéré comme étant l’expression de l’inconscient freudien de l’écrivain René Maran ?.

Nous percevons dans l’analyse lacanienne ou freudienne de Frantz Fanon, ses propres projections psychologiques et politiques auxquelles s’ajoutent ses contradictions philosophiques.

Pour Frantz Fanon, René Maran ainsi que son personnage Jean Veneuse représentent les pensées à abattre car elles manifestent une tendance assimilationniste.

Or, René Maran ne fait qu’exprimer l’altérité noir-blanc qui se trouve en lui-même. Il en est conscient et questionne cette altérité sans jamais l’enfouir ni la résoudre.

L’opposition manifestée par Frantz Fanon se révèle dans cette vérité qu’il refuse d’assumer afin de ne pas se dissocier dans sa lutte politique contre le colonialisme qui se concrétisera plus tard par son engagement dans la guerre d’Algérie.

Là où Frantz Fanon s’insurge contre la trahison de Lucette Combette ou Mayotte Capécia, n’y décelant qu’un complexe de lactification, René Maran, lui, percevra une analyse neutre du problème des relations interraciales.

Une autre approche de la pensée fanonienne

Mais, ne soyons pas nous-mêmes manichéens sur la pensée « fanonienne »…

Voici ce qu’il écrit à la page 225 de Peau noire, masques blancs :

« Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. Depuis longtemps, le ciel étoilé qui laissait Kant pantelant nous a livré ses secrets. Et la loi morale doute d’elle-même.

En tant qu’homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté.

Sartre a montré que le passé, dans la ligne d’une attitude inauthentique, « prend » en masse et, solidement charpenté, informe alors l’individu. C’est le passé transmué en valeur. Mais je peux aussi reprendre mon passé, le valoriser ou le condamner par mes choix successifs.

Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIe siècle ?

Dois-je sur cette terre, qui déjà tente de se dérober, me poser le problème de la vérité noire?

Dois-je me confiner dans la justification d’un angle facial ?

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race.

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître.

Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal ; un monde où l’on me réclame de me battre ; un monde où il est toujours question d’anéantissement ou de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence ; dans un monde où l’autre, interminablement, se durcit.

Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance au Blanc.

Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberté qui me renvoie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir.

Je n’ai pas le devoir d’être ceci ou cela…

Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « Y a bon banania » qu’il persiste à imaginer.

Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.

Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix.

Je ne veux pas être la victime de la Ruse d’un monde noir.

Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres.

Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d’éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche.

Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui cherchent.

Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée ». Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs. (1952) 227.

Questionnement

 

Ainsi que l’exige « la pensée complexe » d’Edgar Morin », nous n’établirons aucune synthèse, mais nous poserons là cette simple question : Qui est aliéné ? Celui qui parvient à assumer son altérité intérieure noir-blanc telle que l’exprime, peut-être naïvement et crûment Mayotte Capécia ?

Guillaume de Reynal
Président de Construire notre vivre-ensemble

Note : Cet article évite sciemment le débat existant sur la possibilité d’une écriture à auteurs multiples des romans de Lucette Combette ou même d’une éventuelle reprise d’extraits des œuvres de Lafcadio Hearn, mais nous en donnons ci-après les références qui ne sont pas celles de cette tribune : Frantz Fanon, Lafcadio Hearn et la supercherie de « Mayotte Capécia » par Albert James Arnold, et également Mayotte Capécia, ou l’aliénation selon Fanon de Christiane P. Makward ; préface de Jack Corzani. – Karthala.

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