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Pour retrouver la vie quotidienne à Saint-Pierre (et en Martinique) à la veille de l’éruption de 1902, rien de tel qu’un bon livre…

          « Plus le voisinage est pauvre, plus on a la chance de se renseigner sur l’humanité de ce pays » (« the poorer the neighborhood, the better one’s chance to see something of its human nature »). Ainsi le singulier écrivain-voyageur que fut Patrick Lafcadio Hearn résume-t-il lui-même son regard qu’il portait sur la ville de Saint-Pierre et, partant, sur la Martinique.

          Fallait-il pour cela que le parcours de cet auteur soient singulier ? De fait, l’itinéraire de Lafacadio Hearn (1850-1904) est tout sauf banal. D’abord par son origine, étant né d’un père irlandais – médecin militaire dans l’armée britannique – et d’une… grecque, dans un contexte – les années 1850 – alors agité tant pour l’Irlande encore lourdement contrôlée par les Anglais que pour une Grèce qui s’était pour partie – mais pas complètement – émancipée de l’emprise ottomane. Le jeune garçon grandit en Irlande, devient orphelin, connait de pénibles années d’errance entre Londres, Paris et les Etats-Unis où il finit par devenir journaliste, à Cincinnati d’abord, à la Nouvelle-Orléans ensuite. Là, il reçoit une première révélation : l’héritage créole et francophone de la Louisiane. Il le cultive au point qu’en 1887, son journal l’envoie aux Antilles pour une série de reportages. Lafacadio Hearn s’installe alors en Martinique, à Saint-Pierre, où il va résider deux ans, jusqu’en 1889. C’est une deuxième révélation. Tant mieux pour la littérature et tant mieux pour la Martinique !

En immersion

         Dans ses écrits, Lafcadio Hearn reste discret sur sa vie personnelle à Saint-Pierre. Tout au plus relève-t-on qu’il réside un temps dans une maison rue Bois-Morin, ou qu’il loue une chambre rue Morne-Mirail. De ses fréquentations, il faut retenir le notaire Léopold Arnoux – à qui il va dédicacer ses récits martiniquais –, et le consul britannique à Saint-Pierre William Lawless – amateur de photographie, dont les clichés vont servir de modèles aux gravures illustrant le recueil de ses écrits qu’il va publier à son retour aux Etats-Unis (ce travail photographique mérite qu’on s’y attarde…). Il parle avec tendresse de Cyrillia, la bonne qu’il employait, et de son aide Victorine, et de tout un petit monde qu’il côtoie : Manm Robert la marchande, Azaline la blanchisseuse… Mais quid des dames qu’il a fréquentées de près ? L’auteur reste fort discret sur ce point.

A le lire, on voit qu’il s’est immergé dans le passé de l’île (aucun des récits historiques classiques ne lui est inconnu, du père Du Tertre à Thibault de Chanvalon, en passant par le père Labat) et, surtout, dans son présent. Sa géographie et la luxuriance de ses paysages, sa faune et sa flore, bien sûr. Mais surtout, ce qui l’intéresse est la vie quotidienne du petit peuple, des humbles, des sans-grades, qui besognent dur pour gagner peu – mais gagner dignement leur vie. Comme il l’a écrit, il se renseigne sur l’humanité du pays, on le sent à toutes les pages. Si bien que les récits qu’il tire de cette immersion sont autant de témoignages, d’arrêts-sur-image ô combien précieux d’un monde que la brutale éruption de La Pelée a cruellement effacé d’un trait quelques années plus tard. Rien ne lui échappe : les costumes, la musique, les recettes de cuisine, les maladies et les remèdes, le parler créole qui le fascine, et bien sûr les pratiques religieuses et les croyances (« doux Pays de Revenants » qualifie-t-il la Martinique, un pays-où les Ancêtres sont toujours parmi nous).

Sur les pas des petites gens ?

          Peut-on envisager aujourd’hui de marquer le territoire martiniquais pour retrouver trace des personnages qui ont fasciné Lafcadio Hearn à son époque ? Comme par exemple repérer un point haut du quartier du Fort, surplombant la rivière Roxelane, qui permettait à l’époque de voir les blanchisseuses s’échiner à laver le linge, et les marchandes-manger les ravitailler ?

Ou encore la sortie de la route partant de Saint-Pierre pour aller vers Morne-Rouge et au-delà, et l’entrée du Lorrain (Grande-Anse à l’époque) ou de Basse-Pointe ? Car, par quasiment tous les temps, des porteuses charriant un lourd couffin l’empruntaient pieds nus (!), effectuant l’aller-retour dans la journée (!) – soit une bonne cinquantaine de kilomètres – pour vendre leurs marchandises. Ou encore les plages du Lorrain soumises au battant des lames, mais d’où des nageurs chevronnés partaient pour pousser les barriques de rhum jusqu’aux navires qui les embarquaient pour, ensuite, les conduire jusqu’à Saint-Pierre ? On pourrait multiplier les exemples… Relire Lafcadio Hearn donnerait certainement bien des idées de repérage géographique et historique, des idées de créations diverses, à partir du rappel de l’existence de ces petites gens oubliées mais qui ont fait aussi la Martinique. Et c’est découvrir un précurseur du mouvement littéraire de la créolité, doublé d’un poète en prose dont on reste sous le charme.

          On pourrait rajouter à cela que le séjour martiniquais de notre écrivain-voyageur lui a aussi inspiré un roman, Youma, dont je laisse à plus compétent que moi le soin d’en parler.

          Quelques mots encore sur la suite de la vie de Lafcadio Hearn : après la Martinique, ce sera le Japon. Troisième révélation ! Ce pays va devenir le sien, au point d’en prendre la nationalité et de changer de nom (Koizumi Yakumo). Evidemment, ce Pays du Soleil-Levant va lui servir d’inspiration pour écrire des livres. Ceci est une autre histoire, mais je ne puis m’empêcher cependant de poser une question : pourquoi Lafcadio Hearn est-il finalement assez peu connu ? Il mérite largement qu’on le redécouvre. Et la Martinique qu’il a fait revivre, tout autant.

Jean-Louis DONNADIEU

Conseil Scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

Références en français

– Aux vents caraïbes, Paris, Hoëbeke, 2004 (coll. « étonnants voyageurs »)

(reprend « Un voyage d’été aux tropiques », « Esquisses martiniquaises », « Contes des tropiques »)

– Youma, nouvelle traduction française (texte intégral) et graphie créole de Suzanne Dracius et Patrick Mathelié-Guinlet, Paris, Idem, 2012

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