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Des papiers retrouvés de l’hôpital des Pères de la Charité à Saint-Pierre
apportent un éclairage inusité sur cette institution, son personnel et sur la ville.

Ah non, au XVIII e siècle, l’hôpital de Saint-Pierre ne risquait pas de se
moquer de la Charité, puisque c’étaient les religieux du même nom – dits aussi
pères de Saint-Jean-de-Dieu, du nom en religion du fondateur de leur ordre (le
portugais João Cidade) – qui le géraient !
Cela étant, au-delà de la boutade, et plutôt que de m’attarder longtemps
sur l’histoire et le rayonnement de cet hôpital (dédié à Saint Jean-Baptiste) déjà
traité par d’autres avant moi, je préfère ici simplement donner quelques pistes
de réflexion, invitant le lecteur à se reporter à l’article d’accompagnement
(« Quand le père Gratien… ») ainsi qu’aux références données à la fin, pour aller
plus loin.

En quête de ressources

L’hôpital de Saint-Pierre a démarré fort modestement en 1665, avant
d’être confié en 1682 aux sœurs hospitalières, puis finalement en 1686 aux pères
de la Charité. Sa vocation était d’être un hôpital militaire – tant pour la marine
que pour l’armée de terre – et éventuellement de soigner aussi les civils libres
(les esclaves étant pris en charge par les rudimentaires hôpitaux d’habitation… et
plus discrètement par les docteurs-feuilles ou les quimboiseurs). A noter que les
pères de la Charité n’avaient que mission de soigner, pas celle de faire du
prosélytisme (réservé aux franciscains – capucins –, aux dominicains et – pour
un temps – aux jésuites).
On peut observer que, malgré ses promesses, l’Etat royal se montre fort
peu généreux pour financer ce service hospitalier, du moins dans les premiers
temps. Si bien que très vite les religieux de la Charité ne vont d’abord compter
que sur leurs propres ressources et productions pour faire fonctionner l’hôpital.
Ils vont s’appuyer sur un patrimoine progressivement constitué – notamment par
des dons des fidèles : des constructions à Saint-Pierre (d’où des recettes dues
aux loyers de magasins et d’immeubles loués à des particuliers) et des terres :
habitation Trouvaillant, habitation Champflore et ermitage de Montauban (d’où
production de charbon, manioc, sucre, tafia/rhum).

Papiers témoins qui ressurgissent

Une grande chance a fait qu’un des pères supérieurs, le père Gratien
Bourjot (en exercice de 1766 à 1777), soit revenu en métropole avec des papiers
personnels. Il avait passé dix-huit ans dans la Caraïbe, entre la Martinique et
Tobago, avant de prendre la tête de l’hôpital des pères de la Charité de Condom
(Gers, Gascogne). Puis, la Révolution ayant ordonné la dispersion des ordres
religieux, elle confisque leurs archives (c’est le début de la constitution du fonds
des archives départementales) ; c’est ainsi que ces papiers antillais personnels
tombent dans le domaine public. Malgré un inventaire détaillé, ne vont guère
attirer l’attention pendant longtemps. Un fonds pourtant très riche, et en très
bon état de conservation qui plus est.
Les ayant découverts grâce à un collègue attaché au service pédagogique
des archives départementales du Gers qui m’en avait signalé l’existence, j’ai
proposé à la société savante locale un article de synthèse sur l’itinéraire du père
Gratien – puisque dernier supérieur de la Pietat de Condom (comme on appelait
alors communément l’hôpital de cette ville) –, tout en brossant une sorte
« d’arrêt sur image » sur les activités de l’hôpital Saint Jean-Baptiste de Saint-
Pierre et son domaine foncier attenant (c’est l’article d’accompagnement déjà
mentionné). J’y ai aussi inclus la liste des esclaves faisant partie de l’état des
lieux de 1777, quand le père Gratien passe la main à son successeur. Les
esclaves sont regroupés en « familles » (dont la logique de constitution nous
échappe, mais pouvant peut-être apporter des indications pour les passionnés de
généalogie). Cette liste rappelle d’une part que les ordres religieux avaient du
personnel esclave à leur service et, d’autre part, que si certains sont affectés aux
travaux des champs dépendants de l’hôpital, d’autres travaillent en ville (quand
on parle d’esclavage, on pense surtout aux ateliers des habitations ; il ne faut
pas pour autant oublier les urbains, travaillant pour des artisans, des
commerçants ou ceux affectés à des services, voire propriété de l’Etat).

Prolongements

Au-delà de cet aperçu général, d’autres exploitations du dossier
documentaire étaient possibles. Ainsi, la liste des locataires d’immeubles
appartenant aux « bons pères » a transmis à la dynamique association
Généalogie et Histoire de la Caraïbe de retrouver le détail des familles
concernées, membres actifs du tissu urbain pierrotin (lien en annexe). Par
ailleurs, l’examen plus approfondi de l’activité rhumière a permis de relever trois
types de distillats, ce qui constituait alors une recherche de qualité 1 , et s’avérait
par ailleurs un chaînon manquant dans l’histoire d’un célèbre rhum martiniquais
dont les racines sont intimement liées à l’hôpital de Saint-Pierre. Sans compter
que l’inventaire des « drogues » et autres poudres alors disponibles se révèle un
beau témoignage de la pharmacopée de l’époque…
Quelques mots sur « l’après Révolution » pour finir : les dépendances
agricoles de l’hôpital tombent dans le domaine public et vont y rester quelques
décennies. Ces unités sont confiées à des géreurs plus ou moins inspirés, et
plutôt moins d’ailleurs si on en croit le bilan accablant que Victor Schoelcher
brosse de l’habitation Trouvaillant dans son livre Des Colonies françaises.
Abolition immédiate de l’esclavage, Paris, Pagnerre, 1842 (p. 224) : « La France
possède des habitations ! Nous avons visité celle du Trouvaillant près Saint-
Pierre. Eh bien ! les esclaves de la France, les nègres du roi comme on les
appelle, ne sont pas mieux traités que ceux du plus mince petit blanc. Aucun
essai particulier n’a été tenté en leur faveur, aucune amélioration n’a été
introduite dans leur régime ; il n’y a pour eux aucun avantage d’appartenir à la
France ; point d’éducation, point de lecture, point de moralisation, aucun de ces
enseignements ou l’homme au moins apprend à se connaître et à s’estimer. Des
planteurs ont des usines moins délabrées, des cases plus belles et une infirmerie
mieux tenue que celles de la nation ! »

Triste constat… On se sait exactement quelle participation les esclaves de
Trouvaillant ont prise aux événements ayant secoué Saint-Pierre en 1848,
faisons cependant l’hypothèse qu’ils ne sont pas restés les bras croisés…
Pour résumer, voilà donc un coup de projecteur sur une institution
hospitalière qui nous fait entrer loin dans l’épaisseur de la société martiniquaise
de son époque, son organisation et son fonctionnement. Son étude mérite qu’on
s’y attarde.

Jean-Louis DONNADIEU
Conseil Scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

1 Production de « tafia » (à base de mélasses, sirops et écumes), d’« esprit de tafia » (tafia sur-
distillé à des fins médicinales ?) et de « rhum » (selon le goût anglais : distillat de mélasses, sirops
et écumes additionnés de jus de canne frais ?).

Références

Source principale
KACY (Franck), « L’œuvre hospitalière des religieux de la Charité à la Martinique
(1686-1789) », Annales des Antilles [revue de la Société d’Histoire de la
Martinique] n°31, 1997, pp. 7-55

Sur la question du rhum et de l’évolution des domaines
DONNADIEU (Jean-Louis), SASSIER (Marc), Les Plantations Saint James, 250 ans
de passion martiniquaise, Sainte-Marie, Rhums martiniquais Saint James, 2015 ;
voir notamment le chapitre 2 (pp. 34-55) pour le XVIII e siècle, et le chapitre 3
(pp. 58-66) pour le XIX e siècle.

Sur les citadins
L’inventaire des loyers perçus a permis à Généalogie et Histoire de la Caraïbe de
publier l’article suivant, qui fourmille de détails précis (entre autres noms, on
relève celui de la famille Delgrès, d’où est issu Louis Delgrès héros de l’épisode
du Matouba, en Guadeloupe, en 1802, et dont on ne sait pas forcément qu’il était
natif de Saint-Pierre) :
ROSSIGNOL (Bernadette et Philippe), 1777 Saint Pierre de la Martinique : loyers
et rentes foncières des Religieux de la Charité (Documents communiqués par
Jean Louis Donnadieu), 10/07/2014 http://www.ghcaraibe.org/articles/2014-
art21.pdf


On peut rajouter deux ouvrages fondamentaux :

Sur les tensions sociales et leurs évolutions
ELISABETH (Léo), La société martiniquaise aux XVII e et XVIII e siècles 1664-1789,
Paris, Karthala, 2003

Sur l’organisation urbaine et le rôle de la ville dans une colonie insulaire
PÉROTIN-DUMON (Anne), La ville aux îles, la ville dans l’île. Basse-Terre et
Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, Editions Karthala, 2000

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