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L’historien rédige l’histoire qu’il peut, à partir des documents qu’il a ; il ne jouit pas de la latitude du romancier pour qui, selon la formule percutante d’Alexandre Dumas, « l’histoire est un clou auquel (il) accroche ses tableaux ». L’écriture romanesque laisse libre cours à l’imagination ; à l’opposé, l’écriture de l’histoire exige des preuves tangibles, sinon il faut reconnaitre son ignorance et tout au plus ne formuler – dans le meilleur des cas – que de prudentes hypothèses. Exemple de contraste : à partir de fort maigres indices, André Schwarz-Bart nous a brossé un beau et détaillé portrait de la Mulâtresse Solitude. L’historien quant à lui se contente d’évoquer la personne et l’aura légendaire qui l’entoure, faute de mieux. Chacun son rôle. Ce qui n’empêche pas que certaines figures mythifiées soient belles, symboliquement fortes et porteuses de sens.

Vision à sens unique ?

Plus généralement, il en est ainsi de la recherche historique concernant l’esclavage : l’essentiel des documents ayant traversé le temps sont issus des maîtres, et s’adressaient à des maîtres. Que ce soit les correspondances, les papiers comptables ou les actes officiels, il faut lire beaucoup pour récolter un peu, souvent de biais, afin de trouver trace de gens réduits en esclavage. Les archives judiciaires, récemment explorées, permettent de combler en partie certaines lacunes dans la connaissance, mais le fait patent qui demeure est celui du déséquilibre des sources : la voix du dominant reste omniprésente, la trace du dominé n’apparait qu’aux marges . Voici en accompagnement une illustration par l’exemple : les correspondances du comte de Ferbeaux, propriétaire d’habitations au nord de la Martinique, à son géreur, entre 1845 et 1857 (article « La liberté générale délie le maître de toutes ses obligations… »). Mais c’est déjà bien que ces lettres aient été retrouvées et publiées, elles nous renseignent quand même.

Pour aller plus loin, l’historien ne va donc pas inventer, mais faire appel à d’autres disciplines qui ont leur rôle à jouer pour creuser davantage le sujet. Creuser d’abord au sens littéral du terme, grâce à l’archéologie. Puis l’ethnologie, la sociologie, la linguistique, la génétique, etc., peuvent aussi apporter leur contribution à l’édifice de cette connaissance que l’on retrouve peu à peu, agissant en complémentarité. En la matière, on fait feu de tout bois – je devrais même écrire de toute brindille : le moindre indice compte.

Une page trop vite tournée

A ce déséquilibre de fait s’en rajoute un autre, celui de l’ignorance ou de l’indifférence qui ont longtemps prévalu dans les cercles dirigeants en métropole, et que le réveil des consciences demande à combler aujourd’hui. Certes, la Seconde République a officiellement aboli l’esclavage en 1848 dans les colonies françaises, le discours officiel insistant sur l’action de personnalités politiques républicaines en métropole… mais n’a guère parlé du rôle des édiles ultramarines et encore moins de celui des esclaves eux-mêmes, de par leur résistance et leurs actes (or, il ne s’agit pas à mes yeux d’opposer les uns aux autres, mais de mesurer la complémentarité des facteurs). Surtout, aux yeux des républicains de l’époque, il fallait faire table rase du passé. Pour le dire autrement, tourner la page. On revisite aujourd’hui l’opportunité de l’indemnisation des propriétaires ; pour l’époque, cette indemnisation était normale, dans un contexte de fragilité économique et financière de certaines habitations, tout comme du souci du maintien de l’ordre. Cela étant, on peut cependant observer que ni la Seconde République, ni les régimes qui lui ont succédé, n’ont établi ce que par commodité de langage on pourrait appeler un « plan social » afin de faciliter l’insertion de citoyens nouvellement libres dans la société d’alors, et qui constituaient un prolétariat rural ou urbain. Ce n’était pas alors dans l’air du temps ; comme, de plus, les colonies se trouvaient de l’autre côté des mers – loin des yeux des gouvernants –, les anciens esclaves ne risquaient pas de dresser des barricades dans les rues de Paris pour se faire entendre.

Résultat : page vite tournée, il fallait passer à autre chose, officiellement, tandis que les écarts de revenus et de positions sociales n’évoluaient guère, car si on peut partiellement changer la société par décret, on ne peut cependant ignorer le poids des mentalités, des habitudes, des pesanteurs… Force donc est de constater que le processus d’ascension sociale des anciens esclaves a globalement été lent. Or, les sociologues vous le diront, le temps social n’est pas le temps chronologique ; il peut se passer plusieurs générations avant qu’une question enfouie remonte à la surface. Mais un jour, après un temps plus ou moins long de mûrissement, la bulle finit par éclater. Nous y sommes : le dernier demi-siècle a vu la constitution en métropole d’une conséquente communauté ultramarine, la décolonisation des empires européens et l’intensification de ce qu’on appelle la « mondialisation » des échanges, autant de facteurs qui ne sont pas étrangers à l’actuelle demande renouvelée d’histoire à laquelle on assiste.

« Dans le silence, les blessures se creusent »

Je me souviens de l’époque (années 1980) où, jeune journaliste, j’essayais de placer des articles historiques sur l’empire colonial français. Un directeur de magazine historique m’avait fait un jour une réponse résumant bien le point de vue dominant : « C’est trop spécifique ». Tout était dit : Jeanne d’Arc ou la Première Guerre mondiale, oui ; l’empire colonial, l’outre-mer, bof… Mis à part les gens qui en sont issus, ça intéressait qui ? Il fallait comprendre – et combien de lecteurs s’y retrouveront avec moi ? – qu’il s’agissait de thèmes considérés comme périphériques, donc aux marges ; et de là on glisse vite : marginal, négligeable, donc négligé (cela ne m’a pas découragé et j’ai aussi, heureusement, rencontré des oreilles attentives, il faut le dire !).
Les choses ont, depuis, changé. Durant les quarante dernières années, un important chemin a été collectivement parcouru dans la prise de conscience globale des questions ultramarines, et de son passé. Reste une remarque de fond : pour les « vieilles colonies » esclavagistes, une page avait manifestement été trop vite tournée par une métropole peu encline à s’attarder sur une histoire douloureuse et à la prendre en considération. Et pourtant !
Le 1er juin 2021, le président des Etats-Unis Joe Biden a eu, à propos du massacre de Tulsa (1921) trop longtemps enfoui, une formule claire : « I come here to help fill the silence, because in silence, wounds deepen » (« Je viens aider à rompre le silence, car dans le silence les blessures se creusent »). Idem pour ce qui nous occupe : en l’absence d’intérêt officiel, c’est d’abord dans l’intimité des familles que les récits se sont transmis, avec de possibles fragilités et risques de déformations inhérents à ce type de vecteur. Les milieux érudits s’y sont évidemment aussi penchés, mais leur audience a longtemps été confinée à des cercles étroits. Désormais, la caisse de résonance est plus large ; depuis une vingtaine d’années, l’enseignement scolaire a davantage inclus l’histoire de l’empire colonial dans le récit national (c’est encore timide, me semble-t-il), tandis que le débat a aussi glissé sur le terrain politique avec ses polémiques, ses outrances, ses statues brisées et ses actions qui s’enferrent dans une impasse. Car démolir ou faire des procès uniquement à charge, c’est facile ; mais après ? Quel but recherché (et quelles arrière-pensées ?), quelles propositions avancées ? Relevons cependant qu’en effet miroir, ces actions spectaculaires sont aussi une forme maladroite de demande d’histoire…
Au bout du compte, c’est d’abord le silence qu’il convient de briser, en prenant en considération une histoire longtemps confinée aux marges. Non pour diviser mais pour comprendre un passé complexe et en ayant souci de voir devant. D’où la nécessité de tourner la page à l’envers pour non pas l’écrire – c’est fait en partie – mais la compléter, à la lumière des connaissances d’aujourd’hui, de la documentation nouvellement disponible, même déséquilibrée mais cherchant à combler un peu le fossé, et des interrogations qui sont les nôtres. Bref, écrire une histoire honnête, démontrée, non un récit fantasmé et erroné, et diffuser cette connaissance, la diffuser encore, et encore ; à la lumière aussi d’un intérêt collectif sérieux enfin porté sur toutes ces questions, sans postures accusatoires mais au contraire en adoptant l’humilité du chercheur humaniste. Œuvre nécessairement d’ensemble, de longue haleine, pour les gens de bonne volonté.

[1] Voir par exemple : ROGERS (Dominique) (dir.), Voix d’esclaves, Paris, Karthala, 2015 ; MAILLARD (Bruno), GONFIER (Gilda), REGENT (Frédéric), Libres et sans fers, Paris, Fayard, 2015 ; PEABODY (Sue), Les enfants de Madeleine, Paris, Karthala, 2019.

[2] Voir BALGUY (Jessica), Indemniser l’esclavage en 1848 ? Paris, Karthala, 2021.

Jean-Louis DONNADIEU
Conseil Scientifique de l’association Construire notre vivre-ensemble

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