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Par Jacques Lapart et Jean-Louis Donnadieu

Bulletin de la Société Archéologique et historique du Gers n° 399, premier trimestre 2011, p. 37-48 (quelques notes actualisées en 2021 pour le site de « Construire notre vivre-ensemble »)

À la suite des travaux sur le comte de Noé à Saint-Domingue et sur Jean-Jacques d’Astugue d’Asque en Martinique [1], une relecture des articles de Louis Richon sur les Gascons expatriés dans les Iles[2] nous a incités à faire quelques sondages aux archives départementales pour une prochaine « soirée antillaise » de la section Armagnac de la Société Archéologique du Gers qui se réunit une fois par trimestre à la mairie de Manciet.

Les détails que nous avons relevés dans les registres des notaires de Manciet ainsi que dans les cahiers de catholicité ont été complétés autant que faire se peut par les données extraites par Louis Richon des registres des anciennes paroisses antillaises, ainsi que dans des séries diverses (personnel colonial, séquestre…) conservés aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM, à Aix-en-Provence). La moisson est importante mais les dossiers sont assez complexes à dénouer. Ils concernent surtout les démarches pour les successions des Manciétois ayant vécu, voire étant décédés, « aux îles ». Des passionnés de généalogie trouveront certainement moyen de compléter ce dossier ainsi que l’histoire des familles ; plus largement, les passionnés d’histoire, tant gasconne qu’américaine, y trouveront des exemples de réseaux, d’intérêts et de liens souvent insoupçonnés, montrant qu’au XVIIIe siècle, les « îles à sucre » étaient, pour les Gascons, une réalité bien concrète et une destination privilégiée. Le point de départ, à savoir les minutes notariales, nous livrent ici une pièce isolée, là une série d’actes permettant de suivre une lignée, et n’ont donc pas fini de nous surprendre.

Pour Manciet, plusieurs cas « d’Américains » comme on disait à l’époque, ont donc été retrouvés. Nous verrons successivement l’héritage de Mme Lassis, puis le cas des successions Laffite et Bazignan, enfin trois documents rappelant la connexion avec les « Indes occidentales » de Matthieu de Cours, Jean Marrast et Jean Marsan.

1- L’héritage d’Urbaine Saint-Aubin épouse Lassis[3], une créole à Manciet

En 1749, à Manciet, le sieur Mathieu Lassis (1723-1788) maître chirurgien, fils à feu Pierre Lassis[4] également maître chirurgien et de Marie Boutan, épouse demoiselle Urbaine Saint-Aubin fille à feu Pierre Saint-Aubin et Urbaine Barbot[5]. Le prêtre indique qu’ils habitent tous la paroisse. L’épouse et ses parents vivaient à Manciet mais on ne sait depuis quand. Le jeune couple a de nombreux enfants, au moins 11, baptisés à Manciet : Jérôme en 1752, Marie en 1757, Claire en 1760, Anne en 1761, Jeanne en 1763, Blaise en 1764, Marie en 1765, Urbaine en 1769 (décédée en 1774), Jean en 1769 (mort en 1771), Joseph en 1771 (mort en 1773), Raymond en 1774[6]. Matthieu et Blaise vont plus particulièrement nous intéresser par la suite.

La famille Lassis est nombreuse et bien connue à Manciet. Ce sont des laboureurs « travaillant leur bien », assez aisés, dont les garçons s’engagent vers des carrières médicales. Parallèlement, dans son testament (de 1759), le sieur Joseph Lassis, oncle de Matthieu Lassis, indique qu’il a 5 fils : Jean Lassis, son fils aîné, maître chirurgien à… Gien-sur-Loire depuis son mariage en 1746 ; Pierre Lassis, laboureur marié dans la paroisse de Castillon ; Charles Lassis, un autre fils chirurgien, Jacques Lassis et un autre fils, Pierre Lassis, négociant à Manciet. Les filles ont épousé des marchands et l’aîné des fils a déjà voyagé et s’est installé loin de Manciet.

C’est à ce moment qu’intervient la connexion américaine, qui se greffe aux Lassis à la suite de ce mariage entre Matthieu Lassis et Urbaine Saint-Aubin dont il a été question plus haut. En effet, la mère d’Urbaine Saint-Aubin, Urbaine Barbot, était native de la Martinique et avait du bien aux îles. Comment s’est-elle retrouvée à Manciet ? Un certain Pierre Saint-Aubin, natif d’Eauze, perruquier de son état mais également ayant des connaissances en chirurgie, trouve un passage à bord d’un bâtiment en partance pour la Martinique fin 1726, ainsi que l’atteste un document produit en annexe. Sur place, il rencontre Urbaine Barbot et se marie avec elle. Revenu en Gascogne par nostalgie ou une fois une certaine fortune faite, il emmène son épouse et leur fille, Urbaine, née à Saint-Pierre. En 1752, Urbaine Barbot, devenue veuve de Pierre Saint-Aubin, donne procuration à sa sœur Jeanne-Rose Barbot « habitante au bourg Saint-Pierre, Isle de la Martinique » (la ville principale de l’île, à l’époque) pour ses droits à la suite du décès de son père Jean Barbot[7]. S’engage alors une procédure quant à cette succession martiniquaise Barbot (aussi orthographiée Barbeau). Mais ce n’est pas tout, car la sœur d’Urbaine Barbot (et donc la grand-tante d’Urbaine Saint-Aubin), qui s’appelait Catherine Barbot, veuve du sieur Pierre Alary, avait quelque propriété à Saint-Domingue, une habitation au quartier des Fonds-Rouges, à Jérémie, sur laquelle elle décède le 19 mars 1781[8].

Sans que l’on sache le détail, il est manifeste que ce lien avec les Amériques encourage les Lassis à s’y intéresser. On sait, par exemple qu’en 1764, un certain Pierre Lassis âgé de 26 ans, s’embarque à Bordeaux et meurt aux Trois-Ilets (Martinique) en 1783[9]. À partir de nos documents, nous ne savons malheureusement rien de plus sur ce qu’il y a fait[10]. Mais il y a autre chose…

En effet, Urbaine Barbot épouse Saint-Aubin décède à Manciet en 1781[11]. Sa fille va chez le notaire pour régler la succession Barbot en Martinique, qui semble trainer en longueur. Le 19 octobre 1783 « a comparu dame Urbaine de Saint-Aubin épouse de monsieur Matthieu Lassis maître chirurgien, résidant actuellement à Jérémie, native de Saint-Pierre en la Martinique aujourd’hui domiciliée dans la présente ville de Manciet, laquelle a fait et constitué pour son procureur spécial M Jacques-Charles Latibodière habitant àJérémie île et côte de Saint Domingue, maintenant à Bordeaux et sur la veille de son départ pour le fort Saint-Pierre en la Martinique (…) auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, prendre connaissance dès qu’il sera arrivé dans cette île, des biens et effets délaissés après la mort d’Urbaine David, aïeule maternelle [grand-mère] de la constituante, ensemble l’inventaire des dits biens si aucun [n’]a été fait. Ensuite procéder au partage des dits biens avec les tantes et cousines germaines de la constituante, accepter le lot qui en viendra, vendre le tout ou partie des dits biens qui lui échoiront à telles personnes et pour tels prix, charges, clauses et conditions qu’il avisera. Recevoir le prix et en donner quittance, faire toutes poursuites à l’encontre des débiteurs (…) par le décès ab intesta d’Urbaine David son aïeule maternelle, étant fille unique et seule héritière d’Urbaine Barbot veuve du sieur Saint-Aubin, fille de la dite Urbaine David à laquelle elle a succédé conjointement avec ses trois sœurs ou leurs représentants.

Ainsi fait et passé (…) le 19 octobre 1783 en présence de sieur Dominique Beffre négociant et Joseph Noguès bourgeois, habitants de Manciet, bourgeois témoins qui ont signé avec la dame Urbaine de Saint-Aubin »[12].

          Ce document est intéressant à plus d’un titre. D’abord il nous apprend que le mari de la testatrice, Matthieu Lassis, est déjà à Saint-Domingue, à Jérémie, bourgade sise vers la pointe sud de l’île[13], probablement pour avoir un œil sur les biens venant du côté Barbot auquel son épouse prétend avoir droit (l’habitation de sa sœur décédée Catherine). On peut, à titre d’hypothèse, avancer le fait que Matthieu Lassis est dans la Grande Antille dès 1781 avec son fils Blaise, si on en croit le passage de celui-ci aux îles[14], le père et le fils ayant peut-être fait le voyage ensemble (par ailleurs, un autre acte notarié, postérieur de dix ans, nous apprend qu’en plus de s’occuper des biens de famille, Matthieu Lassis s’est chargé de régler une autre succession américaine, celle des Larrendat[15]). Enfin, la procuration nous apprend que, pour régler la succession Barbot en Martinique, Urbaine de Saint-Aubin épouse Lassis a donné procuration à un certain Charles Latibodière, « habitant » (c’est-à-dire propriétaire d’une habitation, autrement dit une plantation) lui-aussi à Jérémie. La série E (personnel militaire) des Fonds Ministériels conservés aux Archives nationales d’outre-mer nous en apprend un peu sur le personnage. Jacques-Charles Gobin-Latibodière a commencé une carrière aux îles comme enseigne d’infanterie à Saint-Vincent[16] en 1757, où il travaille au renforcement des fortifications. On le retrouve en 1774 lieutenant de milices à la Martinique, puis en 1776 à Saint-Domingue, plus précisément à Jérémie, où il acquiert une habitation au quartier de la Guinaudée[17]. En 1779, il est nommé capitaine en second de la « compagnie des milices-chasseurs mulâtres libres », encadrant donc une unité de défense – composée de cette classe métissée dont le poids économique monte considérablement dans l’île – devenant l’année d’après capitaine « en pied ». Comment a-t-il connu les Lassis ? Lors de ce séjour à Jérémie, il a probablement dû se lier d’amitié avec Matthieu Lassis, au point que, après un passage en France, et alors qu’il est en partance pour retourner aux îles, Mme Lassis lui donne procuration pour régler cette affaire de succession Barbot. On sait encore qu’en juillet 1789, l’unité de Jacques-Charles Gobin-Latibodière donne la chasse à des « nègres marrons » (évadés des habitations, vivant dans la clandestinité)[18].

          Cependant, le brusque décès de Matthieu Lassis, très probablement en 1788[19], change la donne. En effet, le 7 juillet 1789, un acte dit que « dame Urbaine Saint-Aubin veuve de feu sieur Matthieu Lassis habitante de Manciet a fait (…) son procureur général et spécial sieur Blaise Lassis habitant à Jérémie île et côte Saint-Domingue son fils (…) [pour] se transporter au [Golrou? Godrou?] quartier du Fonds Rouge, habitation appartenant au sieur [illisible] pour y lever la succession Barbeaux à elle appartenante comme lui étant échue par le décès de sa mère Urbaine Barbaut[20] ».

          À Blaise Lassis désormais de régler cette affaire successorale passablement longue et gérer la propriété familiale. On sait qu’il se marie deux fois à Jérémie : en premières noces avec Marianne-Sophie Béliard, qui lui apporte une caféière en dot ; devenu veuf, il épouse début septembre 1797 Elisabeth-Victoire Ducros de Duenne, native du Poitou. On ne sait rien de plus, si ce n’est que Blaise Lassis décède à Saint-Domingue, mais on ignore dans quelles circonstances précises, alors que le contexte général devient troublé.[21].

          Si les actes notariés de Manciet ne nous apprennent rien de plus, les archives d’outre-mer donnent quelque éclairage supplémentaire. Selon un inventaire effectué en mars 1801, ces biens Lassis consistent en une caféière (ou caféterie), habitation dite « Lassis ou Trianon », sise dans l’arrondissement de la Grande Rivière de Jérémie, 1er district (« entre La Grande Rivière et la Rivière à Maho »), et comptant alors « 34 nègres », soit un atelier numériquement modeste, ainsi qu’une autre caféière, l’habitation Béliard (« beau-père de Blaise Lassis »), sise au district de la Rivière à Maho et comptant « 16 nègres »[22]. Par ailleurs, on apprend que Blaise Lassis a acheté en 1793 ou 1794 une « maison à étage située dans la grande rue du bas de la ville de Jérémie », sans autre précision quant aux noms du notaire et du vendeur, ni de la ressource financière ayant permis à Blaise Lassis d’effectuer cette opération (vente de la succession Barbot ? Revenus de sa caféière ?), alors que les Anglais s’étaient implantés dans la zone. Enfin, la procédure d’indemnisation, effectuée en 1834, précise : « Lassis, Blaise, ancien propriétaire, héritiers : Lassis Jérôme, Lassis Marie épouse Barrère, et autre Lassis Marie, moitié de deux caféteries Blaise-Lassis (et maison) et dite Béliard, à la Rivière à Maho (Jérémie), 8 215 F » (Indemnité… t. VI, 1834)[23].

          Ce sont donc les frère et sœurs de Blaise Lassis qui vont hériter de l’indemnisation versée par Haïti en échange de la reconnaissance officielle de son indépendance par la France (indemnisation calculée comme le dixième de la dernière récolte avant le début des troubles, soit en 1789). Ainsi s’achève cette histoire. Si bien des questions sont encore sans réponse faute de documents et de moyens de recherche, on a cependant un aperçu non négligeable d’une liaison Gascogne-Antilles au XVIIIe siècle.

2-Les successions Laffite et Bazignan

          Le 16 avril 1784 est passée une procuration consentie « par le sieur Marc Lafitte négociant, habitant de Manciet, en faveur du sieur Jean-Pierre Dodin jeune, négociant à Bordeaux pour lever la succession (…) faire la recherche, liquidation et recouvrement de l’entière hérédité de sieur Gérard Laffite, négociant, frère du constituant, décédé au Bourg du Moule, Isle Grande-Terre Guadeloupe, prendre connaissance de ladite hérédité, l’accepter purement et simplement ou sous bénéfice d’inventaire, distinguer de la dite hérédité de celle de feu sieur Marc Lafitte son oncle dont il lui en appartenait moitié »[24] .

          Il s’agit de Gérard Lafitte,négociant (né en 1728 à Manciet, décédé au Moule, Guadeloupe, 22 avril 1779)[25]mais la procuration suivante montre qu’il était parti rejoindre un oncle, Marc Lafitte, également décédé sur place à une date inconnue. En 1785, Marc Lafitte, négociant, cède ses droits à Blaise Bazignan qui semble au moins un ami et peut-être un parent. Peu après, quand Marc Lafitte qualifié de « marchand trafiquant » épouse Marie Anne Couget, il est assisté de Blaise Bazignan, bourgeois[26].

Pourtant le 30 mai 1785, Blaise Bazignan renonce « à tout projet de passer à la Guadeloupe pour travailler à la rentrée des susdites successions » et « constitue comme procureur spécial le sieur Jean-Pierre Bovin négociant à Bordeaux, révoquant tous les autres pouvoirs de J-Pasqual Coureur [?] de Mont-de-Marsan (…) ou sieur Duclos négociant résidant aux colonies »[27].

On apprend aussi la famille Bazignan avait elle-même des intérêts sur place puisque Charles Bazignan (1745-1785) est mort à Saint Domingue le 20 janvier 1785 à 40 ans[28] et qu’il était le fils cadet de Jean-Marie Bazignan et frère de Blaise.

Conséquence : le 30 septembre 1785, « le sieur Jean-Marie Bazignan père, bourgeois, habitant de Manciet (…) a dit qu’ayant appris que Charles Bazignanson fils cadet qui était passé aux îles depuis bien des années[29] est décédé, il y a quelques mois, au Fort-Dauphin[30], île et côte Saint-Domingue, sans savoir s’il aurait laissé quelques biens, dans cette incertitude le comparant a fait et constitué pour son procureur général et spécial sieur Pierre Lavit[31] entrepreneur des ouvrages du roi résidant au Cap[32] auquel il donne pouvoir (…) en présence de Marc Lafitte, Pierre Laguian, Jean Langarosse » qui signent[33]. La réponse arrive six mois plus tard, annonçant que le cadet décédé a fait un testament en faveur de son père Jean-Marie et de son frère Blaise. Ceux-ci, le 6 mars 1786, déclarent au notaire que « ne pouvant lever cette succession eux mêmes prennent comme procureur [le nom n’est pas indiqué, en blanc…]. Ledit constitué jugera a propos tous les biens meubles et immeubles, esclaves, bestiaux, ustensiles et effets qui se trouveront »[34].

Deux ans et demi plus tard, le 23 novembre 1788, l’affaire n’est toujours pas réglée et Jean-Marie Bazignan père et Blaise Bazignan fils, bourgeois, « pour le règlement de la succession de sieur Charles Basignan », prennent comme procureur le sieur Jean-Pierre Dodin négociant à Bordeaux[35]. Cela semble sans effet, peut-être du fait des circonstances (la Révolution éclate) puisque, le 26 février 1790, Blaise Bazignan, sa sœur Elisabeth veuve Lavit et son autre sœur Catherine Bazignan épouse Sansot, ne pouvant se rendre par eux-mêmes à Saint-Domingue, prennent comme procureur un certain Jacques Lavergne, sous-lieutenant de vaisseau, habitant Bordeaux. Et par conséquent sont révoquées « les procurations aux sieurs Pouilhac, Prat et Dodin », négociants à Bordeaux (probable maison associée).

Les troubles révolutionnaires tant en métropole que dans la colonie inclinent à penser que les frère et sœurs Bazignan n’ont rien récupéré, leur nom n’apparaissant pas dans les recueils d’indemnisation. Quoi qu’il en soit, on n’en sait pas plus pour l’instant. Dernière observation : les Lavit, Bazignan, Laffite et Lassis sont apparentés ou amis proches.

          Parallèlement, on découvre qu’un Bertrand Bazignan, lui aussi natif de Manciet vers 1735, fils de Pierre Bazignan et Ursule Barrère, est passé à la Guadeloupe, où il se marie le 21 juillet 1761 à Petit-Canal (Grande-Terre) avec Jeanne Lemorme, elle-même veuve d’un maître chirurgien, Charles Labarthe, natif de… Termes d’Armagnac, qu’elle avait épousé à Port-Louis (Grande-Terre) en 1747. De ce mariage entre Bertrand Bazignan et Jeanne Lemorme vont naître en Guadeloupe, toujours à Petit-Canal, trois fils : Jean-Bertrand (en 1762), Jean-Baptiste-Laurent (en 1763) et Charles[36] (en 1765). On n’a guère de renseignements sur ce que ces Bazignan font en Guadeloupe, et on perd leur trace dans la tourmente révolutionnaire (l’île connaît un débarquement britannique en 1793 puis la reconquête par le bouillant commissaire de la République Victor Hugues en 1794, qui arrive avec le décret d’abolition de l’esclavage et la guillotine). Tout juste sait-on qu’un Bazignan habitant de Sainte-Anne (Grande-Terre) est mentionné sur une liste de « personnes prévenues de délits contre-révolutionnaires » dressée en 1793, qualifié de « valet d’aristocrate ». Il s’agit très probablement de Jean-Baptiste Laurent, qui avait épousé en 1790 une certaine Marie-Antoinette Fontaine[37].

3- Actes isolés

Voici au moins trois cas de traces antillaises relevés dans des actes différents, pièces isolées qui apportent elles-aussi leur petite touche d’exotisme dans les minutes notariales manciétoises, et invitent les généalogistes à aller plus loin. Par ordre chronologique :

a) 1770 : testament de noble Matthieu (ou Matthias) de Cours

Le testament[38] de noble Matthieu de Cours, écuyer, l’indique « habitant à Saint-Pierre (Martinique) quartier Saint-Esprit ». Il est fils de Orens Fris de Cours et Françoise de Luzarey habitants Manciet. En remontant cette lignée, on trouve qu’en novembre 1736 noble Orens Fris de Cours sieur de Saint-Gervasy fait son testament à Crespalet; il dit être fils de feu noble Carbon de Cours et de Jeanne de Losse qui habitaient Monségur sénéchaussée de Saint-Sever. De Françoise de Luzarey propriétaires de terres à Nogaro et Manciet où il s’est fixé, il déclare avoir 6 garçons : Antoine né en 1719, Jean-Charles, Jacques, Matthieu/Matthias, autre Antoine, X et 2 filles. Mathieu de Cours est l’exemple du cadet d’une petite famille noble qui part tenter fortune ailleurs.

b) 1781 : Un Marrast sur l’île de la Grenade

Autre témoignage : « accord[39] entre Sieur Jean Marrast de Sarraute, ancien receveur des postes de Bordeaux, habitant de Laroque-Verduzan dans le Condomois, faisant tant pour lui que pour sieur Clément Marrast son frère en vertu de sa procuration du 16 février 1781 passée dans l’oreille et pres [?] Gérard notaires royaux en l’île [de la ] Grenade légalisée par Jean-Marie Aubert avocat en Parlement, conseiller du roi, lieutenant général de l’Isle Grenade le 27 avril 1781 (…) par le sieur Marrast de Sarraute. Ensemble la demoiselle Jeanne-Marie Marrast habitante de la ville de Manciet et le sieur Pierre Joseph Marrast ainé seigneur de Sarraute (…) lesquels nous ont narré que par le testament de leur père commun reçu par M. Lagoanère…. ils se mettent d’accord pour l’héritage de leur père ». Que faisait ce Marrast à la Grenade, île des Petites Antilles qui fut française durant une longue période[40] ? On ne sait.

c) 1792 : Un Marsan aux Isles

Nouvelle trace, datée d’août 1792[41] : le testament de Antoine Marsan, notaire, décédé le 9 août 1792. Il lègue à ses filles Marie épouse du sieur Noguès, et Claire épouse du sieur Lacaze, et Denise, fille à marier, trois cent livres chacune. « À Jacques mon fils actuellement en Angleterre » la même somme de 300 livres, et « aux enfants de Jean Marsan mon fils, décédé,demeurant aux îles, pareille somme de 300 livres (…) Finalement aux enfants de feu Madeleine Julienne Marsan ma fille décédée pareille somme de 300 livres. En outre je lègue en particulier à Antoine Campaignolles mon petit fils et filleul tous mes habits ». Il n’est pas précisé où, aux Antilles, résident les enfants de Jean Marsan ni ce qu’ils font.

Annexes

A – Comment devient-on chirurgien de marine ?

          Nous chirurgiens de S.A.Sme Monseigneur de Toulouse amiral de France, au port, et à Bayonne, au département de l’Amirauté, certifions à Messieurs les officiers de ladite amirauté que nous avons examiné le nommé Pierre St Aubin natif de la ville d’Eauze en Armagnac diocèse d’Auch voulant l’embarquer en lad(ite) qualité pour un voyage au long cours, nous lui aurions fait diverses questions tant sur la théorie que sur la pratique de la chirurgie , aussi sur les opérations, la manière de les faire, les moyens de remédier aux accidents , qui les ……, lequel M. St-Aubin nous ayant donné des  ….. suffisants de sa capacité, nous luy avons  exp…….  les présentes lettres que nous avons signé et sur icelle  (mis?) le cachet des armes de notre dit seigneur  …. (pour?) luy servir et valoir ce que de raison, fait le 15 nov. 1726

signé Despelette  et Lissalbe

(archives privées)

B- La douleur de l’éloignement

(lettre de Martinique d’Urbaine David épouse Barbot à sa petite-fille Urbaine Saint-Aubin, à Manciet)

St Pierre de La Martinique ce 23 9bre 1740

J’ai relu ma chère fille la lettre que vous mavé écrie en date du 11 octobre 1735 qui est la derniere qui mes parvenu. Soié persuadé que je suis sensible autan que le doit une grand mère de latachement quil paraît que vous avé pour moy; pour mon amitié elle vous a toujours été aquise et tans que vous vivré, je ne pourait vous refuser le tandrese maternel que vous me demandé qui jusqu’à présent je nest ocun sujet de me plaindre. Continué ma chère fille, rien au monde ne me fait plus de plaisir que de recevoir de vos nouvelles – embrasse tous les enfants  et je fais bien mes compliments à votre belmère et vous recommande la votre et rien n’atire plus la bénédiction du Seigneur que le respect et le soin que l’on a de ses proches – vous soutant [souhaitant] a tous [les] deux  que le Seigneur vous comble de bénédiction

etant votre grand mère                                              David Barbot

(archives privées)

C – arbre généalogique Lassis-Saint-Aubin et alliés


[1]DONNADIEU (Jean-Louis), Louis Pantaléon, comte de Noé, un « Gascon aux îles » redécouvert, Bulletin de la  Société Archéologique et Historique du Gers (= BSAHG), 2007, p.166-185 ; LAPART (Jacques), DONNADIEU (Jean-Louis), L’héritage martiniquais d’un noble gersois au XVIIIe siècle : une part des habitations Tiberge (hauts de Fort-de-France), BSAHG, 2008, p. 7-27 ; sans oublier le livre de Jacques de CAUNA, L’Eldorado des Aquitains : Gascons, Basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Biarritz,Atlantica, 1998.

[2]RICHON (Louis), Condomois aux Antilles, BSAHG, 1978, p. 328-365; Ibidem, Auscitains aux Antilles au 18° siècle, BSAHG, 1978, p. 456-497.

[3]Archives Départementales (AD) Gers 3E 8168 f°21, acte de Me Pugens notaire à Manciet.

[4]Les Lassis étaient propriétaires (habitaient ?) la maison Ducom. Pierre Lassis l’achète en 1733 à « noble Jacques de Labarthe » d’une ancienne famille protestante du lieu. En 1760 la maison appartient à Mathieu Lassis, et c’est Jérôme Lassis qui en revend une partie à Bernard Etienne Ducom en 1812.

[5]AD Gers E supplément 4740.

[6]AD Gers E supplément 4742 et 4743.

[7]AD Gers 3E 8154, f°72, 31 mars 1752.

[8] Ils eurent au moins deux filles : Marie, épouse de Jean-François Gervais habitant de Jérémie (habitation au Trou-Bonbon), et Marie-Anne, laquelle épousa Jean-Baptiste Delamotte, maître en chirurgie, propriétaire d’une habitation aux Fonds-Rouges. Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM), 1 Dépôt des Papiers Publics des Colonies (DPPC) 2403, 85MIOM/60.

[9]BSAHG, 1978, p. 477.

[10] On sait en revanche qu’il est de passage à Bordeaux en 1764 et qu’il donne procuration en 1766 à Joseph Gounon d’Eauze, négociant, pour vendre une maison à Jacque Barrère, négociant de Manciet (AD Gers, 3 E 19424 F°93).

[11]AD Gers, E supplément 4744, âgée de 75 ans, ce qui semble peu probable puisque sa propre mère n’est toujours pas décédée. Il faut lire sans doute 65 ans.

[12] AD Gers 3E 8168 f°21, acte de Me Pugens notaire à Manciet.

[13] Jérémie est la ville natale du mulâtre Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie (1762-1806), qui deviendra le général Thomas-Alexandre Dumas (du nom de sa mère esclave, Marie-Cézette du mas) durant la Révolution, père de l’écrivain auteur des Trois Mousquetaires.

[14] Blaise Lassis âgé de 25 ans, de Manciet, s’embarque à Bordeaux en janvier 1781 cf. BSAHG, 1978, p. 477.

[15] AD Gers 3E 8165 n°182, acte du 1er septembre 1793. Dans cet acte, Anne Larrendat veuve de Lart (un petit noble de Manciet), « cohéritière de feu Pierre Larrendat son frère décédé à Bordeaux, déclare recevoir du citoyen Jérôme Lassis, officier de santé, habitant Manciet, fils et héritier de feu Matthieu Lassis (…) la somme de 579 livres pour la part composant la vente Larrendat, soustraction faite de 10% pour droit de commission (…) que le sieur Matthieu Lassis passant aux îles se chargea de lever au profit dudit feu Larrendat ». Le règlement de cette succession avait été « oublié » par Jérôme Lassis durant quelques années…

[16] Dans l’archipel de Saint-Vincent-et-Grenadines.

[17] Son épouse, Marie Boisson, créole native de la Grenade, y décède le 25 avril 1780 (ANOM, 1 DPPC 2402, 85 MIOM/59).

[18] ANOM, Fonds Ministériels (FM), E 208.

[19] Lassis né à Manciet, mort sur son habitation à la Ravine Charles, mort à 65 ans le 7 décembre 1788 cf. BSAHG, 1978, p. 476. Voir aussi ANOM, 1 DPPC 2404, 85MIOM/60.

[20] AD Gers 3E 8168 f°434. On aura remarqué les fantaisies orthographiques pour les patronymes.

[21] Pour le décès, ANOM, DPPC, 7 SUPSDOM/55. Pour les mariages, University of Florida, Jeremie Papers, 10-59. Nous remercions vivement M. David P. Geggus, professeur à l’Université de Floride (Gainesville), à qui nous devons les renseignements matrimoniaux sur Blaise Lassis (la bibliothèque de cette université conserve certains registres paroissiaux de Jérémie).

[22] ANOM, DPPC, 5 SUPSDOM 4. La terminologie « nègre » est surprenante car, avec le contrôle intégral de l’île par Toussaint Louverture et l’abolition de l’esclavage, le terme officiel était « cultivateur » (lequel était cependant soumis à un régime de travail obligatoire). Le document précise qu’on faisait également un peu de coton sur la caféière Lassis.

[23] L’indemnité des propriétaires à Saint-Domingue (1825) ou dans les autres colonies françaises (1849) a fait l’objet en 2021 de la mise en service de la base de données https://esclavage-indemnites.fr/public/

[24] AD Gers, 3E 8168, f°45, acte de Me Pugens notaire à Manciet.

[25] BSAHG, 1978, p. 477.

[26] AD Gers, 3E 8168 f° 98.

[27] AD Gers 3E 8168 f°92 v°.

[28] RICHON (Louis), Auscitains aux Antilles au 18° siècle, BSAHG, 1978, p. 477.

[29] Charles de Bazignan, né en 1737, capitaine au régiment d’Auvergne, demeuré à la Martinique en 1783 après un séjour à Tobago, « excellent officier à tous les égards ». Chevalier de Saint-Louis. ANOM, FM, E 21.

[30] Port du nord de l’île, non loin de la frontière avec la partie espagnole de Saint-Domingue.

[31] Pierre Lavit (1729-1787), lui-aussi natif de Manciet, se marie à Fort-Dauphin en 1771 et meurt au Cap le 24 décembre 1787 cf. BSAHG, 1978, p. 476. Enseigne en 1727, lieutenant en 1732, aide-major au Port-de-Paix, participant à la défense du Cap-Français (commandement du Fort Picolet) durant la guerre de Succession d’Autriche, chevalier de Saint-Louis en 1750, commandant des quartiers du Dondon et de Grande-Rivière en 1756 (ANOM, FM, E 264).

[32] Cap-Français, grand port du nord de St Domingue.

[33] AD Gers, 3E 8168 f°127.

[34] AD Gers 8168 f°158.

[35] AD Gers 8168, f°366.

[36] Qui va avoir pour parrain de baptême le Charles Bazignan établi à Saint-Domingue.

[37] Fille de Félix Fontaine, habitant de Sainte-Anne, et Marie-Jeanne-Françoise Dieupart. Nous devons tous ces renseignements sur les Bazignan de Guadeloupe à M. Philippe Rossignol, de Généalogie et Histoire de la Caraïbe, que nous remercions vivement.

[38] AD Gers 3E 8151 f° 227.

[39] AD Gers 3E 8168, f° 51 v°.

[40] La Grenade fut française de 1650 à 1762 (perte consécutive à la Guerre de Sept Ans), puis de 1779 à 1783 (reconquête provisoire lors de la Guerre d’indépendance des Treize colonies anglaises d’Amériques, appuyées par la France).

[41] AD Gers 3E 8169 f° 181.

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