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Le 28 mai 1802, le Commandant Delgrès (1766-1802), métis né à Saint-Pierre, en Martinique, choisit de mourir en officier républicain libre avec ses 300 compagnons de lutte. Ils se font exploser dans leur refuge de l’Habitation Danglemont à Matouba, après de violents combats et une résistance héroïque de 18 jours contre les troupes du Général Richepance envoyés par Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage.

Un suicide collectif peu commun qui hisse ces hommes au sommet de l’héroïsme et de la dignité. La proclamation publiée par Louis Delgrès «A l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir» alliée à la devise des jacobins «vivre libre ou mourir» marquent cette tragédie d’un sceau cornélien.

Comprendre les actes de ces hommes, sublimant la mort face à une vie dénuée de sens, n’est possible que si l’on se positionne dans une psychologie de guerre dont nous essaierons d’expliquer les caractéristiques après un bref survol du parcours de Louis Delgrès.

Louis Delgrès fils est le fils reconnu d’Elisabeth Morin, une mûlatresse et de Louis Delgrès, un blanc créole martiniquais vivant à Saint Pierre et qui était à la fois Receveur du Roi et Géreur des Domaines du Roi à Tobago. Les historiens confirment la relation filiale entre les Louis Delgrès et le fait que le fils était né «libre de couleur».

Louis Delgrès commence sa carrière militaire dans la milice en Martinique. Il est bientôt nommé sergent, en garnison à la Martinique, le 10 novembre 1783. S’alliant à la cause de la Convention républicaine, il doit s’exiler à la Dominique. Il sert sous les ordres de Rochambeau et combat en Guadeloupe puis à Saint Vincent contre les Anglais qui le capturent et le libèrent à plusieurs reprises. Il est promu chef de bataillon en octobre 1799 et refuse une nouvelle affectation en Guadeloupe, en raison d’arriérés de sa solde. Victor Hugues lui fait une avance et le pousse à s’embarquer en novembre 1799.

En octobre 1801, à l’époque du Consulat, il devient aide de camp du capitaine général Jean-Baptiste Raymond de Lacrosse. En novembre 1801, Lacrosse est emprisonné. Delgrès se rallie alors aux officiers rebelles.

Le 4 mai 1802, le Général Richepance débarque à Pointe-à-Pitre avec 4000 hommes pour rétablir l’esclavage selon les ordres de Napoléon Bonaparte.

Dès le 10 mai 1802, Louis Delgrès prend la tête de la résistance contre les troupes consulaires du général Richepance. C’est alors que Delgrès fait afficher sur les murs de Basse-Terre la proclamation «À l’Univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir».

Le Général Richepance subit d’importantes pertes d’hommes, mais le 20 mai 1802, Delgrès et ses troupes sont obligés de se replier au fort de Basse-Terre, puis à court de munitions, ils doivent quitter cet emplacement le 22 mai 1802. Les résistants s’organisent alors en deux bataillons. Joseph Ignace, le compagnon de lutte et ami de Delgrès se dirige vers Pointe-à-Pitre, alors que Delgrès et ses troupes se réfugient sur les hauteurs de Matouba. Joseph Ignace et ses hommes sont tués au morne Baimbridge.

Le 28 mai 1802, Louis Delgrès et ses troupes de combattants composées de 300 hommes refusent la capitulation et se suicident à l’explosif dans l’Habitation Danglemont à Matouba.

L’adjudant général Monnereau, placé sous les ordres de Louis Delgrès, était un blanc créole. Il a rédigé le texte de la proclamation affichée sur les murs de la Guadeloupe. Lorsqu’il fut confronté aux hommes de Richepance qui lui demandèrent de renier la proclamation, il refusa et fut exécuté par pendaison.

Le suicide individuel et plus encore, le suicide collectif sont des actes répréhensibles selon les références bibliques. «Toutefois encore, votre sang, qui fait votre vie, j’en demanderai compte» (Genèse 9, 5). Ils sont considérés comme des meurtres de soi-même, au même titre que le meurtre d’autrui. Cependant, dans certains contextes, ils sont vus comme des actes héroïques ou des sacrifices suprêmes dans le but de donner à sa mort une signification hors du commun qui transcende toute loi.

Plusieurs causes convergent vers cette fin inéluctable. Delgrès est né libre, il a participé aux luttes politiques de la Convention républicaine et s’est engagé à de multiples reprises dans des combats avec un esprit d’abolitionniste chevillé au corps. Capituler ou perdre ce dernier combat aurait été un déshonneur pour lui et ses compagnons de lutte dont les convictions n’induisaient pas l’esprit de soumission.

Pour mieux appréhender l’esprit militaire du sacrifice de soi, celui du Commandant Louis Delgrès et de ses hommes, on peut citer Edouard de Castelnau (1851-1944), Général durant la seconde guerre mondiale :

«L’honneur militaire n’est pas l’honneur mondain. Il ne se satisfait pas au premier sang. Le devoir qu’il nous impose n’a qu’une limite, c’est la mort… […] Dans toute action défensive, il y a une ligne qu’il n’est pas permis de dépasser… Derrière est le gouffre où sombre notre honneur. Cette limite d’extrême résistance, c’est l’endroit où on se fait tuer. On peut mourir n’importe où, on ne se fait tuer que là. Le choix de cette position est d’une importance capitale, car elle constitue la clé de chaque bataille”. “[…] Il y a plus encore : il faut savoir comment mourir. La mort d’un soldat ne doit pas être un vain sacrifice, une sorte d’acte passif rappelant la résignation du gladiateur terrassé, s’offrant lui-même au couteau. Cette suprême ressource du combattant, je la vois comme l’explosion de toutes ses forces, le feu à la poudrière. Lorsqu’il n’y a plus qu’à mourir, il reste encore à mourir puissamment, et pour cela, il faut organiser solidement et judicieusement la position de résistance sur le terrain choisi […]”.

Une inscription en la mémoire de Louis Delgrès a été placée dans la crypte du Panthéon à Paris : «Héros de la lutte contre le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe, mort sans capituler avec trois cents combattants au Matouba en 1802. Pour que vive la liberté.»

Guillaume de Reynal
«Construire notre vivre-ensemble»

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